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    Impression du texte

    Dossier: Architecte

    Emballage ou architecture

    André Bruyère
    Voici les propos volontairement déroutants d'un architecte qui aime le béton et définit ainsi l'architecture: une tendresse moulée sur une contrainte.
    Vivre en ville ... c'est un titre de luxe pour la raison que 90% des gens doivent vivre en ville. Vivre ... on vit en ville, c'est un pléonasme. Le mal de la ville, c'est l'obsession d'une architecture fatigante, d'une architecture que notre époque fait si bien parce que nous sommes des gens de plus en plus organisés, de plus en plus serrés autour de nombreuses commissions et que, pour mettre d'accord sur un programme ces nombreuses commissions, il faut bien entendu une solution qui satisfasse tout le monde. Je cherche non pas à traduire des abstractions mais à être plus concret que les gens qui généralement construisent pour nous et autour de nous. Je cherche à savoir ce qu'est la lumière et comment la servir,1 je cherche à savoir comment rendre tolérable l'individu pour l'individu, comment arriver à se supporter.

    C'est très incohérent tout ce que je vais dire mais pourquoi les choses seraient-elles cohérentes? Qu'est-ce que c'est que la cohésion? J'ai la haine de ces gens d'approximation qui ne laissent entrevoir rien du tout. J'ai la haine de la preuve, car il est bien entendu que quoi que ce soit qu'on prouve peut être infirmé... Je vais éprouver si vous voulez. Il y a ici une représentante d'un comité anti-béton. J'ai une passion totale à l'égard du béton, je n'aime rien tant que le béton: le béton n'est que de la boue, on en fait ce qu'on veut. Ce comité anti-béton confond la similitude, l'alignement et une matière qui fera tout ce qu'on voudra. Dans le côté anti-béton, je vois quelque chose de réactionnaire qui repousse notre temps et un matériau qui convient et qui permet de vivre, de construire le meilleur marché possible et le plus efficacement.

    Je vais parler de la ville. J'aime éperdument la ville. La ville commence avec une contrainte. Cette contrainte s'appelle un réveille-matin. Il y a un monsieur qui, le dernier jour de sa vie professionnelle, a pris un réveille-matin et est parti à son travail. Ce monsieur était un ouvrier métallurgiste. Il a pris son réveille-matin, l'a mis sous le marteau-pilon et l'a écrabouillé. La ville est pleine de contraintes comme celle-là. Je ne sais pas si on pourra jamais écrabouiller les réveille-matin.

    C'est en français et en sanscrit que je vais faire cette conférence. De sanscrit il y aura un mot, c'est le mot VECA. Véca est un mot sanscrit qui a précédé le mot ville. La ville a ceci d'horrible que c'est un mot quantitatif - c'est une somme de maisons. J'aime la chose, je n'aime pas le mot. Mon goût de l'incohérence me fait vous dire que je ne vois que deux sortes de villes: les villes qui sont étranglées, où les gens sont malheureux, où il y a une oppression qui est insupportable, où les gens se taisent et votent de la même façon. Et puis les villes où il y a tout ce désordre merveilleux, qui est le cas ici. Il n'y a qu'une chose qu'on ne verra jamais dans une ville, c'est des gens qui s'entendent, des familles unies et des cousins qu'on n'écarte pas. La ville, c'est la tension. Et c'est merveilleux parce que cette tension permet tous les amours. C'est pourquoi je ne supporte pas les villes unanimes - c'est la tristesse, c'est le désespoir. Quelqu'un a dit: «La ville est bonne, on y trouve aisément ce dont on a besoin.»

    Alors, comment faire une ville? Je sais que cinq siècles avant Jésus-Christ, les Chinois avaient bien dit, se posant exactement la même question que nous tous ici: «la ville doit être comme une maison et la maison comme une ville.» C'est l'ambiguïté.

    Ces architectures contemporaines, intelligentes à l'extrême, qui prouvent tout, sont intolérables. On comprend la haine de ce rationalisme que les jeunes gens manifestent de façon abominable, manifestent par le Moon, manifestent par un hippisme, par des pieds pas lavés, d'une façon attardée, réactionnaire de se mettre de côté, on comprend très bien qu'ils n'en veulent pas. L'ennui, c'est qu'ils sont riches. Les hippies ne sont jamais des gens démunis, ce ne sont pas des ouvriers.

    Ce qu'on peut s'amuser à dire, c'est que la ville est le lieu des fatalités mal dominées. Bien. Il n'y a qu'à les dominer. Tout est possible, tout est acceptable à condition d'être fait avec humeur. Tout mon travail est un travail d'humeur. Ne croyez pas que je sois un individu coûteux en matière de construction. Ce que je fais s'intègre à l'intérieur des prix. Je parviens souvent à construire bien meilleur marché que les normes, que mes confrères. Il faut vous dire que si je peux dessiner ce qui me plaît, c'est que je dessine moi-même. Je ne connais pas un architecte qui, dans son bureau, n'ait pas deux bureaux. Je n'ai qu'une planche à dessin. Par contre, j'ai une assistante administrative, j'ai des moyens techniques extérieurs à mon agence. J'ai quelques collaborateurs. Je ne suis pas une usine, je dessine moi-même tout. Jamais un projet n'est LE projet. Je peux faire 50 projets à condition qu'on ne m'impose rien. Je ne tolère pas d'être comme le serveur de restaurant à qui on commande à la carte. Je fais ce que je crois devoir faire après avoir écouté, servi toutes les contraintes. J'exploite les ressources fantastiques des possibilités contemporaines.

    J'en étais à la notion de ville qui me déplaît. Un orateur a dit que polis était le mot grec pour désigner la ville. Effectivement, c'est un mot infiniment plus séduisant parce qu'il est à la racine de politesse et de politique. J'aimerais qu'on parle de la politique puisque la ville en dépend. Elle prétend être puissance, science et art. En réalité, la politique doit consister à se rendre maître de son maître ... Je suis français. Giscard c'est mon chef d'état. M. Giscard s'est permis de parler d'architecture. Il a dit que l'architecture devait être humaine. Il a dit que des tours, il n'en fallait pas trop. Il a dit que du verre, il en fallait. Je n'attends que l'intérêt de M. Giscard pour la littérature pour nous dire comment il faut écrire, comment il faut... Non! Ce n'est pas le rôle du chef de l'État de s'occuper d'architecture, de m'imposer quoi que ce soit. Les tours ... San Gimiano, en Italie, est une ville hérissée de merveilleuses tours.

    Ce que je demande à la ville, c'est d'être un sphinx qui n'exprime pas ses énigmes. La ville que nous souhaitons ensemble partager n'existe pas. Il y a plusieurs sortes de villes. Il y a la ville latine que j'ai trouvée dans la ville de Québec, cette ville où les gens se promenaient, où ils cherchaient le café qui n'existe pas mais qui pourrait exister... Et c'était une ville absolument méditerranéenne que j'ai trouvée à Québec, comme les villes méditerranéennes où je vais si souvent, où j'habite parfois ...

    L'urbanisme. Je vais vous dire ce que c'est que l'urbanisme. J'ai cherché dans mon dictionnaire, qui est un très beau dictionnaire, qui est le Littré: «Urbaniste, membre d'une secte religieuse de sainte Claire, pouvait posséder de l'argent. Ordre fondé par Urbain VIII.»

    La distinction entre village et ville est une distinction quantitative stupide. À partir du moment où vous avez tous les éléments de spectacle, de réunion, quand bien même vous auriez mille habitants, c'est une ville. En pays latin, il n'y a pas de maisons isolées, il y a quelques fermes, bien sûr, mais il est à remarquer que les gens aiment à vivre en ville même dans les plus infimes hameaux. On me racontait l'autre jour qu'un anglais, ayant quitté la ville parce que la ville est fatigante, s'émerveillait le matin d'être réveillé par une vache, d'entendre une vache. C'est épouvantable. Je détesterais être réveillé par une vache. Quel que soit mon amour de la nature, que les vaches me f ... la paix! C'est donc qu'il y a une ville pour les saxons et il y a une ville pour les latins que nous sommes.

    Je vais parler de morphologie, je vais parler de la tête. Je me cite, pardon: «La tête est une partie du corps importante mais seulement dans son rapport organique au coeur. Sans ce rapport, la tête est la source de tous les dangers et perditions. Rien sans dictée intérieure, rien sans l'intuition.» Je ne sais pas où j'ai ramassé un mot que j'aurais bien voulu édicter moi-même: «Ceux qui ne font rien sont ceux qui se trompent le plus.»

    Il faut savoir que, où que vous soyez, vous êtes toujours au même endroit. Il y a des singularités et il faut les honorer.

    Il y en a ici et il y en a là. Et puis il y a des généralités. Il y a cette ambiguïté. La généralité épouvantable, c'est que, en pleine Afrique, les bonnes femmes qui pilent le millet ont toujours chanté. On en a fait des disques. Elles ne chantent plus. Je ne sais pas pourquoi. Et qui me le dira? Évidemment, elles ont le transistor pas loin. Les ethnologues ont remarqué cette chose incroyable. Moi je sais que sur les chantiers avant le transistor, les peintres sifflaient toujours. Aujourd'hui, ils ont tous le transistor, aucun ne chante plus.

    Vous craignez tous la destruction de l'avenir ... Je suis très sensible aux dernières choses qui m'ont été dites, que j'ai entendues, que j'ai lues et je viens de lire un livre où l'on dit que «l'idée du bonheur ferait vomir», je suis pleinement d'accord avec ça. Le bonheur de la ville ... méfiez-vous des marchands de bonheur qui sont entre deux charniers, ceux d'hier qui promettaient le bonheur et ceux de demain qui promettent également le bonheur. Le bonheur est au bord du charnier quand il est politique. Dans les démocraties, on ne promet pas le bonheur, c'est un avantage...

    Ce que je déteste, c'est toutes les notions dans quoi nous sommes enfermés, que je voudrais voir empaillées, parce que ce sont des prétextes à imprécisions: espaces verts (je n'aime pas les espaces verts, j'aime les arbres), environnement («la seule excuse de l'environnement, c'est que ça n'existe pas»2) , protection de la nature, pollution, contexte socioculturel, etc. Ce sont des notions que je vous demande de regarder de très près. Elles sont très suspectes.

    Je vais vous montrer des logements parce que la pâte de la ville, c'est le logement.3 J'ai estimé intolérable d'aligner des gens de même que j'estime cette salle extrêmement désagréable en ce sens, qu'au lieu d'être en rond, vous êtes une série de barres, tous alignés, comme conditionnés dans un empaquetage. Vous ne voyez rien, vous êtes là exclusivement comme pour regarder ce qui est sur l'écran. C'est très accessoire quand même! Il serait plus agréable que vous soyez là pour vous voir entre vous. Au théâtre, il est bien entendu que les places les plus agréables sont presque les places aveugles d'où l'on voit très bien la salle.

    Ce que je voulais dire de ce logement où qu'il soit, c'est que beaucoup de gens l'habitent. Aligner les gens de telle sorte qu'on ne sache retrouver son logement que grâce au numéro ou à la lettre est une chose qui n'est pas acceptable. Habiter l'escalier B 23 et l'appartement no 57, ce n'est pas le cas ici. Je n'ai mis aucune recherche esthétique. Les gens me disent que c'est poétique parce que je cherche à singulariser. Peut-être, mais ce mot est abominable parce que je n'ai jamais pu lire un poème de ma vie. Le Bateau Ivre de Rimbaud est une chose que j'admire, que j'aime plus que tout, mais je n'ai jamais lu plus loin que la troisième strophe. Je perds pied. Et dans mon travail, dans ma façon de vivre, il ne faut pas perdre pied, il faut aller jusqu'au bout, il faut assumer.

    En France, comme dans tous les pays, nous avons des normes extrêmement régulières. Ces normes sont parfaites pour éviter le pire, mais chaque fois que vous voulez tenter d'affûter une qualité non tellement courante, vous vous heurtez aux règlements. Et le bonheur des architectes en France est de dire: on n'a pas assez d'argent pour bien faire; effectivement, les crédits sont serrés et les règlements empêchent. J'ai toujours trouvé que ces deux arguments étaient abominables, n'étaient que des prétextes d'impuissance.

    En général je ne travaille pas pour les promoteurs parce qu'en général, ils pèsent sur l'intelligence et se soumettent à des impératifs commerciaux d'une vulgarité inacceptable ... pour moi.

    L'angle droit - quelle que soit sa beauté - devient une obsession parfois épouvantable. La courbe a une sensualité qui me plaît. J'aime beaucoup faire les courbes.

    L'idéal est une chose abominable. Les solutions parfaites sont haïssables, le bonheur est meurtrier parce que les solutions parfaites sont la moyenne de toutes, donc sont des médiocrités. Chaque fois que vous proposez une mesure «conservative» ou «conservatoire», vous avez tout le monde qui vous applaudit. Mais chaque fois que vous avez réfléchi à une chose, vous avez tout contre vous.

    Une des choses géniales de notre temps, c'est de pouvoir couvrir 10 mille mètres carrés par jour avec des coques préfabriquées en béton et l'étonnement des constructeurs a été qu'on puisse varier, être souple avec des éléments qui pèsent 13 tonnes et qui ont 24 mètres de long. Il ne faut pas les prendre au sérieux, on peut jouer avec.

    J'ai envie de vous dire ce que j'ai sur le coeur en matière de choses énormes et de monuments. Je n'ai pas été voir le stade olympique que vous avez fait ici. Je sais que vous avez voté avec une majorité pour qu'il y ait ce stade. Je pense que les stades sont une chose abominable parce que c'est l'école de la guerre, c'est l'école de la haine. J'ai entendu dire à Paris que, à la sortie des joueurs de rugby ou de football, la foule avait craché sur eux parce qu'ils avaient vaincu notre équipe. Je sais qu'on jette des bouteilles, je sais qu'on blesse des gens, que c'est un goût de meurtre et quand ce goût de meurtre atteint l'échelle de centaines de millions de spectateurs, je trouve ça abominable. J'aime beaucoup le mouvement, j'aime qu'on se batte, mais sans la foule de 200 mille personnes et j'ajouterai que plus les pays sont sous-développés, plus leurs stades sont immenses. Mais naturellement, c'est en Amérique du Sud que vous avez les plus grands stades.

    Je ne demande pas que les choses soient belles. Je ne sais pas ce que veut dire le mot poétique - je vous demande pardon - mais qu'on ait envie de regarder, qu'on sente l'instant., et c'est possible techniquement.

    L'usage est une chose abominable. L'usage des mots est abominable tant qu'on n'a pas repris en mains personnellement les mots, trier les ennemis et ceux qu'on peut à la rigueur employer.

    Je déteste les merveilleux paysages pour la raison qu'on ne voit plus rien, qu'ils ne plaisent qu'un instant, que c'est une obsession. Au centre de thalassothérapie de Quiberon, en Bretagne, j'ai mis de grands murs pour cacher le paysage, en partie pour qu'on puisse encore le découvrir - car c'est un paysage merveilleux -, qu'il ne soit pas obsédant.

    Ma qualité d'architecte est de prévoir. Je me fous complètement des techniques. Je sais que je suscite beaucoup de haine, qu'on dit que Bruyère n'est pas un architecte. Mais je dessine ce que je crois apte. Comme nous avons un arsenal formidable, la merveilleuse modernité de la possibilité, de la ressource, de la prestation, il suffit de se baisser pour ramasser. Les techniques sont là pour servir et pas pour asservir.


    Notes

    1. Au cours de la projection de diapositives sur une maison méditerranéenne, l'auteur dira que le grand luxe dans le sud, c'est l'ombre et qu'il faut savoir organiser des espaces d'ombre et de lumière ...

    2. Cf. Architecture, juillet 1976, numéro spécial sur l'environnement, dirigé par André Bruyère.

    3. Il est impossible de reproduire toutes les diapositives et tous les commentaires qui les accompagnaient. Nous avons retranscrit ceux qui n'ont pas besoin d'être soutenus par l'image pour être compréhensibles.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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