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    Dossier: Antisémitisme

    Personne n'est hostile. Pourquoi nous rappeler à chaque instant qu'il est juif?

    André Laurendeau
    Texte paru dans Le Maclean de février 1963
    Nous sommes huit à table. II est le plus brillant des convives. Comme la plupart des autres, il est homme d'affaires et anglophone, mais il s'exprime fort bien en français.

    On nous a réunis dans un club: je n'aime pas ces lieux pour hommes seuls. Taverne rime avec caserne; et les gynécées ne doivent pas être drôles non plus. N'importe, cette fois c'est au club, la chère est bonne et la société, agréable.

    Il est mon voisin. Il parle clair, il s'amuse et nous amuse. Il a l'aisance et l'assurance de la richesse.

    Pourtant, il lui arrive de glisser en passant des incidentes qui manquent à mes yeux d'à-propos, ou du moins de nécessité. Il dira par exemple: Being a Jew, ce qui m'étonne, car j'avais mal entendu son nom. Avait-il à dire qu'il est Juif? Maintenant que c'est établi, devrait-il souligner, l'instant d'après: As a rich Jew, 1 ...

    Qu'est-ce qui lui prend? Personne ici n'est hostile. Pourquoi vouloir à chaque instant nous rappeler qu'il est Juif?

    Dix minutes passent. À propos d'autre chose, soudain je m'entends dire: Of course, 1 am a French Canadian. Alors c'est moi qui m'étonne moi-même. Tous, ils me savent Canadien français.

    Pourtant, il y revient trop souvent. Même dans le genre, il exagère. Though a Jew... A Jew, you know ... Je n’y tiens plus et lance à ce quasi-inconnu:

    - Vous êtes très conscient du fait que vous êtes Juif ? Il rit, toujours avec la même aisance. Tiens, dit-il, vous avez remarqué cela. Oui, ce doit être une manie. Mais n'êtes-vous pas conscient d'être Français?

    Et il laisse là le sujet pour plonger de nouveau dans la conversation générale. Mais sans le savoir, je l'ai harponné. Il me reviendra bientôt. J'aurai une réponse à ma question, ou plutôt nous l'aurons tous, car sans soin des transitions, il attaque soudain:

    - Mon voisin trouve que je suis très conscient du fait d'être Juif. Il a raison. Je ne l'oublie presque jamais. J'accepte de l'être, mais je m'en souviens. Et comment pourrait-il en être autrement?

    Il était un fils de riche. Il a fréquenté les institutions des fils de riches. Il se savait Juif. Ce sont les autres qui lui ont fait comprendre qu'être Juif, c'est une bizarrerie sinon une anomalie. Certains n'y entendaient pas malice, d'autres n'oubliaient pas d'être méchants, comme les enfants devant un trop-gras, un bossu, un bigle. Mais ça se digère. On se dit: bon, je suis Juif, je serai toujours Juif. Et l'on apprend à vivre avec soi-même.

    Puis, arrive l'université. Alors on constate qu'étant Juif on ne saurait appartenir à telle Fraternity et ça révolte.

    - Ils sont mes camarades. Pourquoi ne puis-je les suivre, pourquoi me refusent-ils? Plus tard les mêmes exclusions polies sont fermement maintenues. On voudrait entrer dans tel club? Impensable. On est Juif. Ces clubs sélects qui s'ouvrent d'ordinaire à la richesse, ferment leur porte au nez du Juif riche - comme ils la ferment (ceci dit à mon intention) aux Canadiens français ... C’est comme ça. Vous êtes Canadien français, je suis Juif. Cependant, qu'on ne s'étonne pas si je m'en souviens. Les autres nous le rappellent tout le temps, même les gentlemen, même ceux qui dénoncent les préjugés de race, même ceux qui jugeraient improper de proférer l'allusion la plus lointaine à une religion. D'ailleurs ils savent que je ne vais pas deux fois par an à la synagogue. Mais à leurs yeux je suis irrémédiablement marqué.

    Il y avait de l'indignation dans ses yeux. Il maîtrise sa voix, ses gestes, les traits de son visage - sauf les yeux qui sont jeunes, qui disent que ce n'est pas normal, qui protestent contre l'injustice qui lui est faite: car en lui, dans une région secrète, quelque chose n'a pas cessé d'en souffrir.

    Alors j'ai loué le Seigneur de ce que je ne suis pas semblable à ces racistes qui nient l'universalité de l'homme.
    ***

    Comme le dîner s'achevait, et comme je me louais moi-même en même temps que le Seigneur, un souvenir est venu déranger ma bonne conscience.
    ***

    C'était deux mois auparavant. La campagne électorale battait son plein. Daniel Johnson faisait la cour à Réal Caouette et aux créditistes.

    J'étais à table encore - il faut bien manger pour vivre - et je voulus profiter de ce que ma voisine était anglophone pour enquêter sur la façon dont son milieu réagissait devant l'élection provinciale.

    - J'imagine que vous ne suivez guère la campagne politique ...

    - Mais si, Monsieur.

    Ma voisine s'intéresse profondément à l'élection. Elle en a peur. Car M. Réal Caouette a déclaré, peu de temps auparavant, que ses héros politiques sont Mussolini et Hitler. Puisque M. Johnson flatte les créditistes, c'est que les admirations de M. Caouette ne l'effrayent pas. Donc, il lui ressemble. Et s'il parvenait au pouvoir, qu’est-ce qui arriverait? Car ma voisine est Juive:

    - J'ai dit à ma grand-mère, qui a 84 ans: «Grand-mère, cette fois-ci, il va falloir voter, c'est important.» Grand-mère m'a répondu: «En 1932, j'étais en Allemagne, on m'a dit de voter, j'ai voté, mais ça n'a rien donné. Je vais voter quand même, mais j'ai peur que ça ne donne rien.»

    La jeune femme parle à voix basse, très lentement cherchant un peu ses mots.

    - Vos grands-parents vivaient en Allemagne?
    - Oui. Après l'élection, quand Hitler s'était rapproché du pouvoir, grand-père a dit: cette fois, il faut partir. Ses amis ont dit: nous en avons vu d'autres, ça s'arrangera. Grand-père est resté inébranlable. Il savait que, cette fois, ça ne se tasserait pas. Alors il a emmené sa famille en Hollande, et plus tard au Canada.

    Je la regardais et l'écoutais. Tout à coup, la réalité m'est apparue de façon fulgurante. Je me suis dit: si, aux derniers mois de 1932 ou aux premiers mois de 1933, ce Juif allemand n'avait pas décidé de quitter sa patrie allemande, ma voisine ne serait pas ici, elle ne pourrait pas inviter sa grand-mère à voter, toute la famille aurait péri dans les chambres à gaz.

    En 1933, j'existais. Qu’est-ce que nous faisions ici, tandis que ce Juif allemand prenait la route de l'exil?

    J'appartenais à un groupe de nationalistes - des jeunes Turcs qui s'appelaient les Jeune-Canada.

    Les Juifs alors protestaient à travers le monde contre le sort qui leur était fait en Allemagne. Ils avaient tenu assemblée à Montréal, à laquelle avaient pris part des politiciens canadiens-français, dont le sénateur Raoul Dandurand.

    Alors, nous avons tenu une contre-manifestation. Je sais, jusque dans le détail, comment l'idée de chaque assemblée nous est venue sauf celle-là, précisément, que nous avons baptisée Politiciens et Juifs. Je me demande encore qui nous l'a inspirée. Mais nous l'avons tenue, sans doute à cause d'un vague antisémitisme qui imprégnait l'atmosphère. C'était la crise, chacun souffrait, chacun se cherchait un bouc émissaire.

    J’ai participé à cette assemblée, où j'ai beaucoup parlé des politiciens et peu des Juifs - ce qui était encore trop. Car nous avons prononcé d'affreux discours: l'un d'entre nous est allé jusqu'à déclarer
    qu'il est impossible de piler, en Allemagne, sur la queue de cette chienne de juiverie, sans qu'on entende japper au Canada.
    «Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savaient ce qu'ils disaient.» Vraiment, nous ne le savions pas. Les discours des garçons de vingt ans reflètent les idées courantes de leur milieu: celles qui traînaient alors n'étaient pas toujours belles et lucides.

    Mais c'est justement ce qui effraye. Voici - parlons de nos quatre camarades - voici de braves types. Aucun, que je sache, n'a viré bandit ou antisémite. Ils étaient sincères et passionnés. Au moment où Hitler s'apprêtait à tuer six millions de Juifs, ils parlaient très sincèrement d'une «supposée persécution», de «prétendues persécutions», qu'ils opposaient aux mauvais traitements - «très réels, ceux-là» - que les Canadiens français subissent ici. Je me revois et m'entends gueulant de mon mieux à cette assemblée, tandis qu'un Juif allemand arrache par l'exil sa famille à la mort ...
    ***

    Qu'y a-t-il aujourd'hui que nous refusons de croire et qui est vrai? Six millions de victimes n'ont pas déraciné l'antisémitisme. Il y a des jours où les progrès de l'homme paraissent bien lents.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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