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    Dossier: Anticosti

    La Pointe-aux-Graines

    Marie-Victorin
    Le frère Marie-Victorin marie admirablement bien la géographie physique et la géographie humaine. Voir Croquis laurentiens, version intégrale.
    LA CROIX DE L'ISLETTE

    Reine du Golfe! Terre de lumière! Clef du Saint-Laurent! Paradis de la chasse! Royaume vierge! Nef de verdure! Quelle litanie plus belle que celle de Richepin - et point blasphématoire - l'on pourrait te chanter, Anticosti! Mais quelle autre litanie, terrible et funèbre, l'écho pourrait renvoyer! Cimetière du Golfe! Île mystérieuse! Mégère des brumes! Ogresse insatiable! Terreur des marins! Pieuvre des naufragés! Arche de la faim! Mère du désespoir ! ...
    Car Anticosti est tout cela.
    Il s'est trouvé un homme, disposant du puissant levier de l'argent, pour tenter d'arracher cette terre immense et déserte à la virginité de la nature. Mais ici, la nature, maîtresse depuis toujours, habituée à tout courber sous la fatalité de ses lois, ne cède pas facilement son domaine cent fois millénaire. Aussi, malgré les splendeurs du Château Menier, Anticosti reste terre sauvage, terre inconnue. Qui a pénétré un peu loin à l'intérieur? Dix ou quinze blancs peut-être? Cet intérieur on l'imagine couvert de forêts sombres et de tourbières, ponctué de lacs - on en découvrira encore longtemps - parcouru de rivières peu profondes qui coulent en chantant doucement sur le marbre. Mais, qu'en sait-on, au juste?
    Ce que l'on peut voir d'Anticosti, ce qu'il faut en voir sous peine de ne rien comprendre à ce pays étrange, c'est la côte, le Reef comme on dit là-bas. Ce Reef est quelque chose de bien particulier, de bien anticostien, et qui résulte de la structure géologique de l'île, vaste plateau de calcaires siluriens séparé de la Gaspésie, à des âges très anciens. Ces calcaires, qui ont conservé leur horizontalité, s'empilent régulièrement les uns sur les autres et viennent surplomber la mer. À la phase géologique où nous sommes, l'île - sous l'action de causes inconnues - s'exhausse très vite, annulant le travail d'érosion de la mer qui bat la plage. Il en résulte qu'une plate-forme littorale, d'un à deux milles de largeur, encercle presque complètement Anticosti; c'est le Reef. À marée haute, le Reef est entièrement couvert; à marée basse, il permet à une voiture solidement construite de cahoter lentement le long du rivage... Et c'est le seul moyen de voyager par terre autour de l'île.
    Quelqu'un, un vieillard, grand-père aimé et respecté de tous, règne sur ce domaine, et son sceptre est sa bonne pipe bourrée de bon tabac canadien. M. Alfred Malouin a une belle tête blanche pleine d’histoires, un verbe chaud et un cœur d'or. Cet anticostien passionné a besoin pour vivre de voir la mer et de l'entendre. Il en parle - de la mer - avec des mots d'amour qui pénètrent même les malheureux dont elle a fortement rançonné le foie et l'estomac. Or donc, connaissant notre projet d'inventorier les richesses végétales de la côte, l'aimable gouverneur avait mobilisé le p'tit Joseph Duguay, son meilleur guide, et Bob, modeste et intéressant animal, dur de gueule et d'oreille, blasé sur les hommes et les choses, qui ne mène pas vite mais loin, qui sait que le Reef a trois cents milles et qu'il serait idiot de se presser, qui connaît tous les trous et l'heure des marées, Bob enfin, perle de l'espèce chevaline et vétéran du Reef!
    Matériel et provisions bien arrimés sur la planche, nous avons fait ainsi une trentaine de milles sur le Reef anticostien, respirant à notre aise avec l'air vif, la poésie subtile et grisante de cette côte, poésie faite de toutes les nuances de l'aile harmonisées à tous les bruits de la mer, faite aussi de souvenirs lugubres et d'affreuses légendes.
    Le Reef, comme tout paysage évidemment, change de physionomie avec l'heure du jour, avec la pluie et le soleil, mais ce n'est jamais un désert. Bien au contraire, il n'y a pas au monde, je crois bien, pareil grouillement de gibier de toute couleur et de toute arme. Dès que la marée baisse et que la plage découvre un peu, de partout accourent les compagnies de goélands plaintifs et les chevaliers aux longues jambes fines. C'est plaisir de les voir, les agiles petits échassiers, courir dans l'eau claire, happant sans s'arrêter les larves de toutes sortes et les puces de mer!
    Chaque fois que Bob contourne un cap et nous introduit dans une anse nouvelle, des troupes d'outardes, de becs-scies, de canards noirs s'élèvent, tournoient un instant, prennent leur direction et passent, le cou penché, battant de l'aile dans le ciel bleu. Rien n'est joli cependant comme le vol solitaire des alouettes de mer qui portent si allègrement leur demi-deuil: aile grise largement rayée de blanc. Liées par une indéfectible discipline, elles se lèvent ensemble, ensemble se posent, obéissant à un chef invisible dont le signal échappe. Elles passent, inclinent ensemble à droite, à gauche, décrivent avec un parallélisme impeccable les plus capricieuses évolutions pour, sous de certains angles, nous envoyer dans l’œil l'éclair multiple de leur aile bicolore!
    Vers le soir, tout ce monde piailleur et paillard se rassemble pour la nuit dans les anses abritées; si la marée baisse, les loups-marins se hissent sur les pierres à mesure que le reflux les découvre: petits loups-marins d'esprit à fourrure tachetée, et gros loups-marins à tête de cheval. Au travers des cris adoucis des goélands, on perçoit leurs plaintes d'enfants et le clapotis de l'eau, où ils se laissent glisser par manière de jeu.
    Souvent, très souvent, entre les épinettes du rivage, paraissent un, deux, trois chevreuils. Parmi les corps morts ils paissent les maigres graminées et les gesses du talus; ils hument le salin, regardent l'horizon, écoutent, immobiles, le bruit de la vague. Parfois ils prennent des courses folles, s'arrêtent encore et rentrent comme à regret sous le couvert. Plus rarement un ours noir montre son museau rouge et s'en va lourdement; un renard argenté se coule entre les herbes grasses et descend à la mer en tapinois, à la recherche de quelque menue proie.
    Les points de repère du Reef sont les embouchures des nombreuses petites rivières. Elles se ressemblent toutes par la limpidité de leurs eaux poissonneuses, leur peu de profondeur, leurs cascatelles régulières et les délicieuses pirouettes qu'elles font dans la mer. Elles se ressemblent toutes, et pourtant, c'est toujours un enchantement nouveau. Pourquoi ne se lasse-t-on pas de regarder l'eau courir sur la pierre, de la voir s'ébrouer, s'argenter, s'iriser, de l'écouter chanter sa complexe et mystérieuse chanson? C'est peut-être que rien ne mime davantage la vie, la vie divise et infiniment variée; la vie qui coule, qui roule et qui passe, la vie qui heurte, qui pleure et qui chante, la vie qui murmure, la vie qui se gonfle et s'apaise, la vie qui s'en va et ne revient pas. Au fond - qui donc l'a dit? - rien ne nous intéresse, que la vie!
    Les falaises blanchâtres et surplombantes qui froncent sur l'eau bleue un gros sourcil de verdure broussailleuse, sont un des spectacles familiers du Reef. Secrètement alimentés par des infiltrations limpides et glacées, des rideaux de mousse pendent du, sommet, remplissent les cavités, font oublier la tristesse des épinettes mortes qui se dressent sur le rebord, fantomatiques, tout embuées de la filasse grise des lichens, - parasites de la mort, qui prennent la couleur indécise de la brume où ils s'abreuvent nuit et jour!... Et ces coussins de mousse sont piqués de fleurs, de pâles fleurs du nord, toutes menues mais toutes belles: rosettes enfarinées des primevères, mignonnes parnassies, avec çà et là les épis interrompus des verges d'or, simulant des chaînes de bijoux posées sur de la peluche.
    La virginité du paysage serait parfaite sans les épaves de tous genres, enlacées par les longs rubans de goémon, et qui accusent que l'homme est là, qu'il passe depuis de longs siècles au large de cette côte ennemie. Il y a de tout sur le Reef anticostien! Carcasses de vieux voiliers posées au sec par les grand'mers, ossements d'animaux, vertèbres de baleine et de cachalots, caisses vides roulées par le flot et portant des inscriptions de firmes de Londres ou de Glasgow, énormes poutres de bois carré répandues à l'orée de la forêt, - et devant lesquelles ont déjà poussé de vieux arbres; tout cela parle de naufrages, d'anciens et terribles naufrages au temps déjà lointain de la navigation à voile et du commerce du bois carré. Si toutes ces pauvres choses gluantes et vermoulues avaient une âme parlante, que de récits terrifiants on entendrait sur le Reef, le soir, à l'heure où les goélands se taisent!…

    Ah! combien de marins, combien de capitaines
    Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines
    Dans ce morne horizon se sont ensevelis!…

    Il semble qu'on les entende, le soir, au montant des marées, les voix funèbres des marins et capitaines, partis si joyeux! Sur cette plage, après deux siècles, pèse encore le souvenir de l'affreuse aventure du grand vaisseau du Roi, La Renommée, qui, chargé de la fine fleur de notre société française, s'en vint donner sur le récif, toutes voiles dehors! Navrant défilé sous la bise de novembre des pauvres naufragés devenus égaux devant le malheur: le récollet Crespel et Bosseman le huguenot; le beau capitaine de Fresneuse, Senneville le mousquetaire, soldats et matelots, nobles, manants, titrés, roturiers! Dans les adoucies du vent et de la vague, on croit encore ouïr des fragments de Miserere, et d'Ite Missa est de cette émouvante messe du Saint-Esprit, dite dans la cabane d'épaves, pour choisir ceux qui allaient partir dans l'unique barque, laissant les autres sur le rivage maudit!
    Il est un endroit du Reef qui m'a particulièrement frappé. C'est la Pointe-aux-Graines. Elle doit son nom à l'abondance des petits fruits d'une plante subarctique, l'airelle vigne-d'Ida, qu'on appelle partout dans le bas Saint-Laurent pommes de terre, et qu'ici l'on nomme d'une façon fort simpliste, graines.
    Le travail d'exhaussement, en cet endroit, a mis à découvert d'anciennes plages où les rivages successifs sont bien marqués. Les anses, obstruées par des cordons littoraux, ont formé au pied des falaises, des lagunes envahies par les grands scirpes et les feuilles flottantes des rubaniers. Une végétation boréale, rabougrie par les vents du large, s'y est rassemblée, et, de ma vie de botaniste je n'ai vu lieu aussi étrange, où les forces de vie fussent à ce point tendues contre les forces de mort.
    Il est soir, déjà, quand nous y arrivons. Une brume intense, accourue du Golfe depuis une heure, se résout en une pluie visqueuse qui ruisselle sur les suroîts. Duguay et Bob, l'un menant l'autre, ont pris les devants à la recherche du camp, pendant que je m'attarde à une récolte de rubaniers. A un détour de la falaise, je me trouve tout à coup devant la magnifique horreur de la Pointe-aux-Graines. Le paysage, développé en longues vagues de cailloutis blanchâtre, presque dénudées, est effrayant. Du côté de terre, surgit une forêt naine d'épinettes mutilées et difformes qui se pelotonnent, font le gros dos, s'inclinent en arrière, s'arrondissent en cônes minuscules et si touffus que l'on peut vérifier facilement la légende - qui n'en est pas une - de l'Anticosti, lieu où l'on marche sur le sommet des arbres! Toute cette forêt qu'un homme dépasse de la tête n'est cependant pas la hideur suprême: en avançant quelques arpents, l'on en découvre une autre, forêt morte celle-là, où tout un peuple de petits squelettes blancs se tord et grimace dans la brume; la plupart sont renversés en arrière comme pris à la gorge par un agresseur invisible; d'autres, leurs bras noueux tendus vers le ciel, ont l'air de choses coupables foudroyées par le feu du ciel. Les branches courtes, ramifiées à l'excès, palpitent dans le noir, agitent des castagnettes et veulent avidement saisir quelque chose qui leur échappe toujours. Vue à cette heure, par cette brume, et avec le bruit de tonnerre de la mer haute se ruant à l'assaut du Reef, la scène était dantesque et, ce soir-là, pour une fois, j'ai déploré de n'être pas artiste.
    A regret je m'arrachai à cette tristesse infinie pour prendre la rive et rejoindre le camp que je savais n'être pas loin. Je marchais d'un pas lourd parmi les laminaires brunes, les crabes et les oursins vidés quand, tout à coup, je vis, couché sur un cordon de varech verdâtre, une épave minuscule, un tout petit bateau d'enfant, crevé et noirci, mais portant encore grand mât et gouvernail. Un jouet en un pareil lieu, un sourire dans cette solitude! Et volontiers j'aurais voulu interroger l'épave pour savoir quelle main paternelle d'aïeul gaspésien ou quel pauvre nurembergeois creusa cette coque de sapin; quelle main potelée la mit à l'eau et la fit, pour la première fois, courir sur la mare aux canards ou sur les flaques prisonnières du sable blond. J'aurais voulu savoir enfin comment ce copeau s'en est venu aborder cette lointaine plage. Les choses les plus infimes ont leur histoire, complète et touchante, et c'est à la fois la faiblesse et la force des naturalistes, de rechercher en tout le pourquoi et le comment. Et, en dépit du mutisme des choses, en traversant la Pointe-aux-Graines, j'ai vu, en fermant les yeux, dans la nuit qui montait, un grand voilier désemparé, roulé par la tempête, qui se fouettait les flancs de ses voiles en loques... et sur le pont, dans les bras d'une femme terrifiée et frissonnante, un angelot aux cheveux d'or qui serrait sur son cœur un tout petit bateau d'enfant, et dormait!...

    PROFILS D’ANTICOSTIENS

    Bon voyage!n Amusez-vous bien!
    - Merci, monsieur Tancrède, vous êtes trop bon pour nous!
    -Allons donc! Ils sont bien malheureux, ceux qui n'ont pas la chance de faire plaisir.
    “ Malheureux, ceux qui n'ont pas la chance de faire plaisir” ! ce mot-là peint l'homme tout entier. Tancrède Girard, c'est le bon génie de l'Anticosse, établi sur les hommes et les choses. Le don charmant et précieux de se trouver toujours où il y a un service à rendre et un problème à résoudre, Tancrède Girard le possède, avec, en outre, l'affabilité, la gaieté et bien d'autres qualités encore. Il excelle en tous métiers et sait le tout d'une infinité de choses. Tancrède bâtit une église et, avec la même facilité, il dresse la coque d'une goélette et le gabarit d'un yacht de plaisance. Tancrède administre les fermes et exécute les travaux publics; il construit et démolit avec la même placidité et c'est encore lui qui, le cas échéant, va porter la guerre chez les castors, industrieuse engeance qui s'amuse à faire déborder les petites rivières de l'Ile. Malgré toutes ces occupations diverses et absorbantes, Tancrède trouve encore du temps pour taquiner sa femme, une petite labradorienne aux yeux vifs, à qui, sans grand succès du reste, il essaye d'en remontrer sur la soupe!
    Et Tancrède, ayant soulevé une dernière fois sa casquette, nous laissa à la garde de Dieu et du p'tit Jean Déry qui nous m'nait. Bob, quittant la cour de l'écurie, se mit au trot vers le moulin.
    Il ne faut pas longtemps pour sortir de la Baie Ellis et le chemin prend tout de suite la grève, qu'il suit quelques arpents avant de s'engager dans l'intérieur.
    Le p'tit Jean Déry est un jeune homme nerveux, aux yeux intelligents. Comme tous les non-fumeurs, il s'accommode mal des longs silences et ne tarde pas à se retourner vers nous.
    - Vous avez entendu parler de Gamache, p't-être ben?
    - Certainement! Est-ce qu'il a vécu par ici?
    - Oui. Il est enterré là, en haut de la côte. Voulez-vous que je vous mène?...
    A notre gauche, une coupe d'une trentaine de pieds dans les alluvions caillouteuses borne la vue; sur le rebord éboulé tremblent les fleurs blanches des zygadènes. Nous faisons encore un arpent, puis le conducteur, debout dans sa voiture, fait grimper Bob sur le monticule où achève de pourrir, entre deux épinettes solitaires, l'épitaphe de bois de Louis-Olivier Gamache. La pluie du ciel a presque entièrement lavé l'inscription, mais, qui ne sait pas l'histoire du sorcier d'Anticosti?
    Face à la mer, sur une falaise inculte où frissonnent nuit et jour les petits iris bleus dont le Golfe fleurit partout ses rivages, l'endroit est bien choisi, semble-t-il, pour perpétuer la légende et sacrer l'homme dans l'esprit des habitants. Pendant que mon compagnon de voyage essayait de déchiffrer les mots sur la planchette vermoulue, je songeais à ce curieux type d'homme, qui en plein XIXe siècle, osa s'inscrire en marge de la civilisation et des lois humaines, qui trouva sa volupté suprême seul sur ce désert d'Anticosti. Cette originalité lui a valu de devenir célèbre. Gamache ne mourra pas: il est dans les livres! Il y est, moitié homme et moitié démon, un peu laboureur, chasseur beaucoup, terrible et bon, botté de loup marin et nimbé de surnaturel!
    Un brusque détour et nous dévalons sur le chemin; Bob reprend son allure pacifique et la voiture roule sur le fin gravier de la route. Voici un ruisseau qui descend vers le château à travers de correctes pelouses et, plus loin, la jolie petite rivière Plantain passe en bondissant sous le rustique pont de bois, faisant des sauts folichons pour atteindre plus vite la mer prochaine. Puis ce sont les brûlés et les taillis, tout glorieux du rose des épilobes et de la neige des anaphales avec, de-ci de-là, dans les feuillages clairs, la croupe ambrée d'un chevreuil.
    Derechef, Jean Déry pose les cordeaux sur ses genoux et se retourne vers nous.
    - Comme ça, c'est la première fois que vous venez par ici?
    - Oui, et peut-être bien la dernière!
    - Comment trouvez-vous ça?
    - Très intéressant! Et l'air vaut mieux que celui que l'on respire sur le pavé de Montréal.
    - Ah ! vous venez de Montréal?
    - Hélas, oui!
    Pourquoi: hélas?
    - Mais, mon cher! parce qu'il faudra y retourner! Et vous, êtes-vous né sur l'île?
    - Oh! non! Je suis du Saint-Coeur-de-Marie, dans le lac Saint-Jean.
    Et Jean Déry, enfin sur sa veine, se met à nous parler d'abondance, à nous conter son histoire, une délicieuse et banale histoire qui m'a ému. Je voudrais savoir écrire la langue savoureuse et pleine que parle Jean Déry dont l'esprit vif et la bonne petite instruction ne sont aucunement gâtés par la ville.
    En fait de livres, il ne connaît guère que les Annales de la Bonne Sainte-Anne et le grand livre de la nature et de la vie. L'avouerai-je? Je sentais vaguement auprès de lui, que la culture relative dont nous sommes si fiers et qui nous paraît essentielle quand nous retombons dans notre milieu, n'est qu'une anomalie, plus ou moins heureuse, une déformation de l'espèce, comme les plantes panachées et stériles de nos jardins, un déséquilibre peut-être, parce que nos puissances physiques, intellectuelles et morales peuvent bien difficilement se développer de pair et s'harmoniser. Ceux-là se déploient en tous sens, normalement, sans à-coups, et c'est sans doute le secret de la plénitude de leur bonheur.
    Jean Déry, d'après ce qu'il nous en a dit, habite une région neuve vers le lac Saint-Jean. La terre y est bonne, le berceau ne chôme pas, et de petites bouches avides font cercle autour de la table. Aussi Jean a-t-il cru bon de quitter momentanément la maison, pour venir à l'Anticosse, où l'on gagne gros, sans cesser d'être cultivateur. C'est son chagrin de n'être encore que garçon d'écurie! Mais Tancrède lui a promis de le mettre sur une ferme aussitôt que possible, à Sainte-Claire, à Saint-Georges ou à Rentilly. Ses yeux flambent comme il nous fait part confidentiellement de cette espérance, et il est visible que ce sera pour lui le bonheur suprême.
    - Voyez-vous, ajoute-t-il, ça fait $800.00 que j'envoie au père, et je vais rester un an encore.
    - Et après, hasardai-je?
    - Après? Je m'en irai par chez nous pour cultiver! J'aime ça ben gros la culture! Je prendrai une fille de la campagne qui connaisse l'ouvrage d'habitant. Le père se fait vieux, déjà! Je ne veux pas qu'il ait de la misère sur ses vieux jours. Chez nous, les enfants, on s'est toujours dit qu'on aura soin de not'père comme il a eu soin du sien!
    Nous arrivons à un angle de la route où il y a une croix et un ancien chemin plein d'herbe qui descend vers l'Anse-aux-Fraises. Nous nous découvrons, et pendant que le chemin de Sainte-Claire s'engage dans l'ombre ajourée des épinettes et des bouleaux, Jean continue de nous entretenir de ses projets. Ses yeux, perdus dans le vague de la route brillent au bonheur entrevu et rappelé, et pour sûr, il compose déjà en imagination le charmant tableau: sa maison à lui, avec son potager et ses beaux oignons en rang, son jardinet de phlox et de géraniums derrière la petite clôture blanche; sa cuisine, son poêle à fourneau, la boite à bois sous l'escalier; la huche neuve dans le coin, les chaises le long du mur, la table près de la fenêtre ouverte sur le chemin du roi. Il voit le vieux père en chemise d'étoffe, la pipe aux dents, souriant dans sa berceuse, et, bien allante au milieu de ce petit royaume, sa jeune femme alerte et rieuse!...
    Gravi le coteau, commencent à poindre au loin, à travers la coupée des arbres, les beaux champs et les bâtiments clairs de la ferme de Rentilly. La vision du coin aimé, au sixième rang du Saint-Coeur-de-Marie, par delà l'étendue du Golfe, par delà les montagnes et les forêts, absorbe évidemment Jean Déry, et il ne voit plus rien, pas même les familles de chevreuils qui, une branchette aux lèvres, nous regardent passer, pas même les petits lacs laiteux et sertis d'épinettes immobiles, qui rient en dormant sous la grande lumière de l'après-midi.
    Je ne reverrai plus Jean Déry, très probablement. Nos deux petits chemins qui se sont joints un instant sur la route de Sainte-Claire, divergent maintenant à jamais. Mais je lui garde un souvenir ému, et je voudrais bien que tous les jeunes gens, mes amis, eussent son âme simple et bonne, satisfaite des bonheurs robustes que Dieu fit pour eux: la jeunesse, la terre, la famille!

    LA BAIE SAINTE-CLAIRE

    Est-ce bien le seul souvenir de sa mère qui a dicté à M. Henry Menier le nom de Baie Sainte-Claire, pour ce qui fut si longtemps, la Baie des Anglais? J'en doute. En tous cas, ma première sortie au lever du soleil fut un éblouissement. C'est que nos pauvres yeux de continentaux sont par trop dilatés pour la luminosité de ces paysages maritimes! La lumière semble nous arriver comme le vent, par grands souffles qui pénètrent, font saillir les moindres objets, mettent en valeur l'ocre des toits, la blancheur des enclos, et quand c'est dimanche, la tranche d'or des paroissiens.
    Et vraiment, la lumière est la grande richesse et le grand attrait de ce village distribué dans le croissant que ferme, vers l'est, la falaise inclinée du cap Sainte-Claire. Les maisons sont toutes en bois, peintes de jaune brun sur les côtés, gaies et proprettes, disposées avec le souci très français d'éviter la raideur géométrique. Les services de l'administration, la petite église à tour carrée, le presbytère, l'hôpital et la résidence du Gouverneur se groupent autour d'une vaste pelouse rectangulaire qui est la «Place» de l'endroit.
    Quand je dis pelouse, ne vous figurez pas un gazon fin, serré, tondu, velouté, comme vous avez accoutumé de les voir dans nos parc citadins. Loin de là! D'ailleurs nous sommes en terre boréale et les fines herbes apprivoisées n'aiment guère à villégiaturer si loin. Le tapis de verdure est richement ouvré de capitules soufre de léontodons, d'euphraises dentellières portant point d'or sur gorge blanche, et de petites gentianes bleues frileusement boutonnées jusqu'au cou. Ces fleurettes sont les Esquimaux du monde végétal; elles aiment dormir un long hiver, et, l'été venu, braver le vent du large, accrocher au passage les lambeaux errants de la brume, et capter les froides perles de la nuit.
    La «Place» s'incline en pente douce vers la mer où un quai défoncé et hors d'usage pose un point d'interrogation au visiteur. Du milieu du chemin qui y conduit, on aime à regarder la ligne littorale des séneçons géants, tout de laine habillés, et faisant tête à la brise, l'éternelle brise du Nord-Est. Plus loin, sur les brisants, l'eau bleue se rue, éclate, devient soudain lait et neige, et retombe pour se ruer encore et retomber toujours. Puis, c'est l'étendue sans limite, le bleu, le bleu partout, le bleu intense et désert. Au fond, cependant, tout au fond de l'horizon, la terre se devine, haute et moutonnée, l'austère Côte-Nord, solitude noire faisant suite à la solitude bleue, plus triste et moins secourable peut-être!
    Bien calé sur son affût de bois, un vieux canon de fer regarde lui aussi, ce tableau toujours pareil de lumière et de paix. Il a son histoire, le vieux canon. Quand Phipps, humilié, tournait le dos à Québec défendu par la Vierge des Victoires, deux de ses frégates s'allèrent perdre sur les récifs de la Pointe-Ouest, à deux milles du village. Durant longtemps les débris de tous genres demeurèrent ensevelis parmi les galets et les algues. L'exhaussement de l'île ayant fini par découvrir à marée basse deux vieux canons, témoins du très ancien naufrage, le Gouverneur fit retirer ces trophées dont l'un orne aujourd'hui la «Place» de la Baie Sainte-Claire.
    Vétéran des vieilles guerres, il a vu l'Angleterre revenir victorieuse dans les eaux anticostiennes. Des mains françaises cependant, l'arrachèrent à son lit de coquillages et de varechs! Et il a cette destinée étrange, - lui qui frémit à la voix tonnante des canons de Frontenac, qui vit sur les remparts de Québec le pointeur Sainte-Hélène culbuter dans les flots le pavillon amiral, - d'être encore, après un siècle et demi de conquête, le captif de la France, et de n'entendre au lieu des syllabes anglaises, que le son des cloches romaines et le grasseyement sonore des petits Anticostiens qui jouent sur sa croupe de fer!...
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Marie-Victorin
    Mots-clés
    Baie Sainte-Claire, Reef, golfe du Saint-Laurent, verge d'or, léontodon, euphraise
    Extrait
    Au fond - qui donc l'a dit? - rien ne nous intéresse, que la vie!

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