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    Impression du texte

    Dossier: Amérique latine

    La démocratie en Amérique latine

    Jean-François Revel
    Revel s'efforce de voir l'Amérique latine telle qu'elle est plutôt que d'y projeter ses rêves d'intellectuel européen.
    La plupart des observateurs de l'Amérique latine pronostiquaient, durant les années soixante et soixante-dix, que ce continent ne se débarrasserait des dictatures militaires de droite que par des insurrections d'extrême gauche, de type castriste et guévariste, à quoi s'employaient infatigablement un peu partout guérilleros et terroristes. En 1974, on m'invita au Venezuela, pays qui prouvait le mouvement en marchant, à savoir que la démocratie pluraliste et libérale pouvait très bien fonctionner en Amérique latine... à condition de l'appliquer. J'y fis la connaissance de l'ex-président Romulo Bétancourt, l'homme d'État qui, précisément, avait rétabli la démocratie à Caracas en 1959, et surtout de Carlos Rangel, qui comptait parmi les plus intelligents et les plus honnêtes penseurs politiques d'Amérique latine et sur l'Amérique latine, en cette fin de siècle. Je lui commandai, d'ailleurs, et publiai son chef-d'oeuvre, Du bon sauvage au bon révolutionnaire, paru chez Laffont en 1976. L'origine de ce livre illustre bien certains hasards de l'édition. Quand je rencontrai pour la première fois Carlos à Caracas, en août 1974, l'été de la démission forcée de Richard Nixon aux États-Unis, il me pria de lire quelques feuillets de son cru sur le destin historique et la psychologie politique de l'Amérique latine. Modeste, il me les présenta comme, au mieux, l'ébauche d'un article. Après lecture de ces pages lumineuses, et stimulé aussi par une amitié personnelle et une fraternité intellectuelle qui naquirent entre nous presque sur-le-champ, je le poussai, non sans quelque enthousiasme communicatif, à développer ses idées avec toute l'ampleur qu'elles méritaient, en un livre exhaustif et détaillé sur le thème de la civilisation latino-américaine. Dès mon retour à Paris, je lui fis envoyer un contrat par Robert Laffont. C'est là l'explication de ce paradoxe que l'édition originale du chef-d'oeuvre de la théorie politique latino-américaine qu'est Du bon sauvage au bon révolutionnaire ait paru en français. Je le fis traduire d'après le manuscrit par Françoise Rosset (la soeur du philosophe Clément Rosset), hispanisante de talent, qui avait été ma secrétaire chez Julliard et fut aussi la traductrice de Borges et d'un autre Argentin moins célèbre, mais fort intéressant, Adolfo Bioy Casares. Borges et lui avaient d'ailleurs écrit ensemble quelques textes, inventant pour ce faire sous un pseudonyme un troisième écrivain, qu'ils assassinèrent quand ils décidèrent de mettre fin à leur expérience.

    Que le Bon sauvage en français parût avant l'édition en castillan ne relevait d'ailleurs pas de l'anecdote pure et revêtait une signification liée à la substance du livre. Celui-ci s'adressait en effet au moins autant au public européen qu'au public latino-américain. Les deux sources d'inspiration de Carlos sont, de manière conjointe et complémentaire, les erreurs de l'Amérique latine sur elle-même et les erreurs des Européens sur l'Amérique latine. Les aberrations et les illusions des Latino-Américains ont toujours été encouragées par les projections narcissiques des Européens. Pour eux, l'Amérique est comme le miroir de leurs propres obsessions, répulsives dans le cas de l'Amérique du Nord, oniriques dans celui de l'Amérique du Sud. Ainsi, peu après la décomposition de la révolution imaginaire de 1968, les Européens cherchèrent la réalisation de leurs songes chez les guérilleros: Tupamaros, Montoneros, Guévaristes ou, ensuite, Sentier lumineux péruvien ou totalitarisme sandiniste inspiré et soutenu par celui de Castro. La plupart d'entre nous n'appliquèrent à ces égarements stupides et sanglants pas le moindre réalisme politique ni la plus mince exigence morale. L'Intelligentsia du vieux continent adoptait, les yeux fermés, la théorie de l'économiste argentin Raùl Prebisch, qui disculpait entièrement les Latino-Américains de leurs propres échecs et les attribuait tous à l'effet de domination des États-Unis. La gauche européenne attendait de l'Amérique latine, et du tiers-monde en général, la révolution dont elle avait été frustrée. Ainsi, durant les vacances de l'été 1969, en Tunisie, à Hammamet, je me rappelle une conversation avec Jean Daniel, rencontré sur la plage et qui m'avait gentiment invité à dîner. Le directeur du Nouvel Observateur me confia: Aujourd'hui, je ne vois pas d'où pourrait venir la révolution mondiale; peut-être d'Amérique latine? Après la déconfiture de mai 68, la gauche française, grande spécialiste de la révolution par procuration, cherchait dans le Nouveau Monde latin une succursale du Quartier latin. La gauche révolutionnaire européenne trouva un nouveau support à ses rêves insurrectionnels en 1994, au Mexique, dans l'armée zapatiste de Libération. C'était oublier une fois de plus ce que j'aime appeler la loi de Rangel, formulée par Carlos dans Du bon sauvage au bon révolutionnaire, en 1976, et constamment vérifiée depuis. À savoir: chaque fois, en Amérique latine, que le peuple, le vrai peuple, est libre de voter dans des élections non truquées, il choisit des solutions modérées, les partis du centre gauche ou du centre droit. Le légendaire extrémisme latino-américain est un phénomène élitiste. Les militaires, fascistes et intellectuels révolutionnaires qui se disputent depuis deux siècles le pouvoir à coups de fusils représentent les uns et les autres des oligarchies, avides d'assouvir leur appétit de domination (sans parler de leurs appétits financiers). Les peuples dont ils prétendent abusivement exprimer les aspirations rejettent dans leur majorité ces oligarchies quand on leur donne la parole. Ils ont, depuis 1980, démontré une maturité politique très supérieure à celle qu'on leur supposait. En 1997, le seul pays latino-américain absolument non démocratique qui subsiste encore est Cuba. Le Chili, le Paraguay, le Nicaragua (où les sandinistes ont été battus dans les urnes en 1990, et de nouveau en 1996 à la grande stupeur des progressistes du monde entier) sont revenus à la démocratie grâce à des élections à peu près pacifiques et régulières. Au Mexique, l'hégémonisme du PRI, au pouvoir depuis 1929, s'est incontestablement effrité, plus, d'ailleurs du fait des victoires électorales régulièrement démocratiques du récent Parti d'action nationale, sur sa droite, que de l'insurrection, archaïsante, sur sa gauche, des zapatistes de l'État de Chiapas. En 1996, à la suite d'une réforme constitutionnelle en bonne et due forme, cet hégémonisme sexagénaire prit théoriquement fin. La démocratisation de l'Amérique latine est venue d'une révolution morale et intellectuelle, sans laquelle les changements politiques et économiques n'auraient pas été aussi décisifs. Dans le débat d'idées de la deuxième moitié du XXe siècle, l'histoire a donné raison à Octavio Paz, Carlos Rangel et Mario Vargas Llosa contre Raùl Prebisch, Fidel Castro et Gabriel Garcia Marquez. Elle a consacré la philosophie des Lumières contre la théologie de la Libération et le vrai pluralisme de l'État de droit contre le totalitarisme à prétexte révolutionnaire ou patriotique.

    À quel point les intellectuels français sont imbus de la connaissance qu'ils croient avoir de l'Amérique latine, je le vérifiai une fois de plus au cours d'un dîner offert en juin 1994 en l'honneur d'Octavio Paz, précisément, par notre ministre des Affaires étrangères d'alors, Alain Juppé. Nous pouvions être une quinzaine: universitaires, diplomates, écrivains, journalistes, philosophes, académiciens, sociologues. Un quart d'heure après que nous fûmes passés à table, les membres de cette brillante compagnie, tous français, à part l'ambassadeur du Mexique et l'hôte d'honneur, se trouvèrent en train de palabrer entre eux, vociférant et s'interrompant, chacun s'époumonant pour faire retentir sa vision du monde et, en particulier, de l'Amérique latine. Tous avaient oublié la présence de ce pauvre Octavio, qui, rejeté hors de la conversation, se recroquevillait en silence sur son assiette. Le plus illustre écrivain mexicain, prix Nobel de littérature, poète, essayiste, penseur riche et complexe, maîtrisant à la perfection la culture et la langue françaises ne paraissait à personne digne d'être consulté sur la culture et la politique latino-américaines! Conduite à la fois impolie envers l'éminent invité et sotte par l'incuriosité qu'elle révélait. Le bruyant verbiage se prolongeait. C'était si pénible que, pour y mettre un terme, Alain-Gérard Slama, que n'avait pas déserté toute délicatesse, me fit passer un billet où je lus: Vous qui connaissez bien Paz, posez-lui une question, par pitié!? Je dus enfler ma voix pour casser le brouhaha, à la stupeur générale, et pour pouvoir lancer Paz sur la révolte paysanne zapatiste qui sévissait au même moment dans le sud du Mexique. Ce qu'Octavio m'apprit d'ailleurs aussi, ce soir-là, en riant, dans l'ordre anecdotique, c'est qu'il avait jadis quelque peu pâti de mon article de 1952 dans Esprit, qui avait tant martyrisé le nationalisme mexicain. Paz se trouvait alors en poste à l'ambassade du Mexique à Paris, en qualité d'attaché culturel. Et, comme nul ne parvenait à percer l'identité du blasphémateur masqué qui signait Jacques Séverin dans Esprit, les soupçons se portèrent sur lui. Quel autre traître connaissant bien le Mexique aurait pu glisser ce réquisitoire contre le système dans une revue française? Le renégat devait habiter la France. Tous les indices pointaient donc vers lui, et il dut beaucoup transpirer pour faire admettre son innocence. Je lui répondis: «Puisque tu t'en es tiré, je puis t'avouer que cette révélation me comble de joie: quoi de plus flatteur que l'attribution par le gouvernement mexicain d'un de mes modestes écrits de jeunesse à un futur prix Nobel?»
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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