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    Dossier: Amérique

    L'Amérique

    Louis Fréchette
    Quand, dans ses haltes indécises,
    Le genre humain, tout effaré,
    Ébranlait les vastes assises
    Du monde mal équilibré;


    Étouffant les vieilles doctrines,
    Quand le ferment des jours nouveaux
    Montait dans toutes les poitrines,
    Et germait dans tous les cerveaux;


    Quand l'homme, clignant la paupière
    Devant chaque rayon qui luit,
    De son crâne frappait la pierre
    Qui toujours retombait sur lui;


    Quand le siècle, dans son délire,
    Passant la main sur son front nu,
    Désespéré, tâchait de lire
    Le problème de l'inconnu;


    Quand, sentant sa décrépitude,
    Enfin, l'univers aux abois
    De l'éternelle servitude
    Songeait à secouer le poids;


    Sous ta baguette qui féconde,
    Colomb, puissant magicien,
    Tu fis surgir le nouveau monde
    Pour rajeunir le monde ancien.


    Oui, l'humanité vers l'abîme
    Marchait dans l'ombre en chancelant,
    Lorsque, de ton geste sublime,
    Tu l'arrêtas dans son élan.


    Tu lui montrais, comme Moïse,
    Au bout de ton doigt souverain,
    La moderne terre promise
    Un univers vierge et serein!


    Hémisphère aux rives sauvages,
    Étalant, comme l'Hélicon,
    Libre des antiques servages,
    Sous l'oeil des cieux son flanc fécond.


    Oui, toute une moitié du globe
    Dénouant, spectacle inouï,
    Les plis flamboyants de sa robe
    Aux yeux du vieux monde ébloui!


    Quel moment! quelle phase immense !
    Ce pas, marqué par Jéhova,
    C'est tout un passé qui s'en va,
    Tout un avenir qui commence!


    II


    Amérique! - salut à toi, beau sol natal !
    Toi, la reine et l'orgueil du ciel occidental !
    Toi qui, comme Vénus, montas du sein de l'onde,
    Et du poids de ta conque équilibras le monde!


    Quand, le front couronné de tes arbres géants,
    Tu sortis, vierge encor, du sein des océans,
    Fraîche, et le sein baigné de lueurs éclatantes;
    Quand, secouant leurs flots de lianes flottantes,
    Tes grands bois ténébreux, tout pleins d'oiseaux chanteurs,
    Imprégnèrent les vents de leurs âcres senteurs;
    Quand ton mouvant réseau d'aurores boréales
    Révéla les splendeurs de tes nuits idéales;
    Quand tes fleuves sans fin, quand tes sommets neigeux,
    Tes tropiques brûlants, tes pôles orageux,
    Eurent montré de loin leurs grandeurs infinies,
    Niagaras grondants! blondes Californies !
    Amérique ! au contact de ta jeune beauté,
    On sentit reverdir la vieille humanité !


    Car ce ne fut pas tant vers des rives nouvelles
    Que l'austère Colomb guida ses caravelles,
    Que vers un port sublime où tout le genre humain
    Avec fraternité pût se donner la main;
    Un port où l'homme osât, sans remords et sans crainte,
    Vivre libre, au soleil de la liberté sainte!


    C'est ce port idéal que Colomb a trouvé.
    Mais qui croira jamais que Colomb ait rêvé
    Les bienfaits infinis dont il dotait notre ère?
    Ah non ! même en luttant contre le sort contraire,
    Raillé par l'ignorance, en butte au préjugé,
    Rebuté mille fois, jamais découragé,
    Ce Génois immortel ou ce Corse sublime
    Entrevoyait à peine une lueur infime
    – Quand à San Salvador il pliait les genoux –
    Du radieux soleil qu'il allumait pour nous.


    Le héros, qui rêvait d'enrichir un royaume,
    De l'immense avenir ne vit que le fantôme.
    Sans doute il savait bien qu'un éternel fleuron
    Dans les âges futurs brillerait à son front,
    Que des peuples entiers salueraient son génie;
    Mais Colomb, en cherchant la moderne Ausonie,
    Ne fut – le fier chrétien en fit souvent l'aveu –
    Qu'un instrument passif entre les mains de Dieu;
    Et, quand il ne croyait que suivre son étoile,
    La grande main dans l'ombre orientait la voile !


    III


    Oh ! qu'ils sont loin, ces jours où le globe étonné
    Écoutait, recueilli, d'un monde nouveau-né
    L'hymne d'amour puissant et calme,
    Et voyait, au-dessus de l'abîme béant,
    L'Amérique à l'Europe, à travers l'océan,
    Des temps nouveaux tendre la palme !


    Que de grands buts atteints, d'horizons élargis,
    De chemins parcourus, depuis que tu surgis,
    Terre radieuse et féconde,
    Au bout des vastes mers comme un soleil levant,
    Et que ton aile immense, ouverte dans le vent,
    Doubla l'envergure du monde !


    Qu'il est beau de te voir, en ta virilité,
    Aux antiques abus offrir la liberté
    Pour contrepoids et pour remède,
    Et, vers chaque progrès les bras toujours ouverts,
    Tout entière au travail, remuer l'univers
    Avec ce levier d'Archimède !


    Amérique, en avant! prodigue le laurier
    Au courage, au génie, à tout mâle ouvrier
    De l'oeuvre civilisatrice.
    Point de gloire pour toi née au bruit du canon!
    Ce qu'il te faut un jour, c'est le noble surnom
    De grande régénératrice !


    Alors le monde entier t'appellera : – ma soeur.
    Et tu le sauveras ! car déjà le penseur
    Voit en toi l'ardente fournaise
    Où bouillonne le flot qui doit tout assainir,
    L'auguste et saint creuset où du saint avenir
    S'élabore l'âpre genèse !
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Louis Fréchette
    Poète québécois.
    Extrait
    Amérique! - salut à toi, beau sol natal ! Toi, la reine et l'orgueil du ciel occidental ! Toi qui, comme Vénus, montas du sein de l'onde, Et du poids de ta conque équilibras le monde!
    Documents associés
    Pierre Vadeboncoeur
    Québec, politique, Canada, indépendance
    Jean-Pierre Bonhomme
    Amérique du Nord, expédition Lewis & Clark, exploration de l'Ouest américain, La Vérendrye, Père Marquette

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