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    Dossier: Allemagne

    Des beaux-arts en Allemagne: la peinture et la scultpure

    Mme de Staël
    Les Allemands en général conçoivent mieux l'art qu'ils ne le mettent en pratique; à peine ont-ils une impression, qu'ils en tirent une foule d'idées. Ils vantent beaucoup le mystère, mais c'est pour le révéler, et l'on ne peut montrer aucun genre d'originalité en Allemagne, sans que chacun vous explique comment cette originalité vous est venue; c'est un grand inconvénient, surtout pour les arts, où tout est sensation; ils sont analysés avant d'être sentis, et l'on a beau dire après qu'il faut renoncer à l'analyse, l'on a goûté du fruit de l'arbre de la science, et l'innocence du talent est perdue.

    Ce n'est pas assurément que je conseille, relativement aux arts, l'ignorance que je n'ai cessé de blâmer en littérature; mais il faut distinguer les études relatives à la pratique de l'art de celles qui ont uniquement pour objet la théorie du talent; celles-ci, poussées trop loin, étouffent l'invention; l'on est troublé par le souvenu de tout ce qui a été dit sur chaque chef-d'œuvre, on croit sentir entre soi et l'objet que l'on veut peindre une foule de traités sur la peinture et la sculpture, l'idéal et le réel, et l'artiste n'est plus seul avec la nature. Sans doute l'esprit de ces divers traités est toujours l'encouragement; mais à force d'encouragement on lasse le génie, comme à force de gêne on l'éteint, et dans tout ce qui tient à l'imagination il faut une si heureuse combinaison d'obstacles et de facilités, que des siècles peuvent s'écouler sans que l'on arrive à ce point juste qui fait éclore l'esprit humain dans toute sa force.

    Avant l'époque de la réformation, les Allemands avaient une école de peinture que ne dédaignait pas l'école italienne. Albert Dürer, Lucas Cranach, Holbein ont, dans leur manière de peindre, des rapports avec les prédécesseurs de Raphaël, Pérugin, André Mantegna, etc. Holbein se rapproche davantage de Léonard de Vinci; en général cependant il y a plus de dureté dans l'école allemande que dans celle des Italiens, mais non moins d'expression et de recueillement dans les physionomies. Les peintres du quinzième siècle avaient peu de connaissance des moyens de l'art, mais une bonne foi et une modestie touchante se faisaient remarquer dans leurs ouvrages; on n'y voit pas de prétentions à d'ambitieux effets, l'on n'y sent que cette émotion intime pour laquelle tous les hommes de talent cherchent un langage, afin de ne pas mourir sans avoir fait part de leur âme à leurs contemporains.

    Dans ces tableaux du quatorzième et du quinzième siècle, les plis des vêtements sont tout droits, les coiffures un peu raides, les attitudes très simples; mais il y a quelque chose dans l'expression des figures qu'on ne se lasse point de considérer. Les tableaux inspirés par la religion chrétienne produisent une impression semblable à celle de ces psaumes qui mêlent avec tant de charme la poésie à la piété.

    La seconde et la plus belle époque de la peinture fut celle où les peintres conservèrent la vérité du Moyen Age, en y joignant toute la splendeur de l'art : rien ne correspond chez les Allemands au siècle de Léon X. Vers la fin du dix-septième siècle et jusqu'au milieu du dix-huitième, les beaux-arts tombèrent presque partout dans une singulière décadence, le goût était dégénéré en affectation; Winckelmann alors exerça la plus grande influence, non seulement sur son pays, mais sur le reste de l'Europe, et ce furent ses écrits qui tournèrent toutes les imaginations artistes vers l'étude et l'admiration des monuments antiques : il s'entendait bien mieux en sculpture qu'en peinture; aussi porta-t-il les peintres à mettre dans leurs tableaux des statues coloriées plutôt que de faire sentir en tout la nature vivante. Cependant la peinture perd la plus grande partie de son charme en se rapprochant de la sculpture; l'illusion nécessaire à l'une est directement contraire aux formes immuables et prononcées de l'autre. Quand les peintres prennent exclusivement la beauté antique pour modèle, comme ils ne la connaissent que par des statues, il leur arrive ce qu'on reproche à la littérature classique des modernes, ce n'est point dans leur propre inspiration qu'ils puisent les effets de l'art.

    Mengs, peintre allemand, s'est montré un penseur philosophique dans ses écrits sur son art : ami de Winkelmann, il partagea son admiration pour l'antique; mais néanmoins il a souvent évité les défauts qu'on peut reprocher aux peintres formés par les écrits de Winkelmann, et qui se bornent pour la plupart à copier les chefs-d'œuvre anciens. Mengs s'était aussi proposé le Corrège pour modèle, celui de tous les peintres qui s'éloigne le plus dans ses tableaux du genre de la sculpture, et dont le clair-obscur rappelle les vagues et délicieuses impressions de la mélodie.

    Les artistes allemands avaient presque tous adopté les opinions de Winkelmann jusqu'au moment où la nouvelle école littéraire a étendu son influence aussi sur les beaux-arts. Goethe, dont nous retrouvons partout l'esprit universel, a montré dans ses ouvrages qu'il comprenait le vrai génie de la peinture bien mieux que Winkelmann; toutefois, convaincu comme lui que les sujets du christianisme ne sont pas favorables à l'art, il cherche à faire revivre l'enthousiasme pour la mythologie, et c'est une tentative dont le succès est impossible; peut-être ne sommes-nous capables, en fait de beaux-arts, ni d'être chrétiens, ni d'être païens; mais si dans un temps quelconque l'imagination créatrice renaît chez les hommes, ce ne sera sûrement pas en imitant les Anciens qu'elle se fera sentir.

    La nouvelle école soutient dans les beaux-arts le même système qu'en littérature, et proclame hautement le christianisme comme la source du génie des modernes; les écrivains de cette école caractérisent aussi d'une façon toute nouvelle ce qui dans l'architecture gothique s'accorde avec les sentiments religieux des chrétiens. Il ne s'ensuit pas que les modernes puissent et doivent construire des églises gothiques; ni l'art ni la nature ne se répètent : ce qu'il importe seulement, dans le silence actuel du talent, c'est de détruire le mépris qu'on a voulu jeter sur toutes les conceptions du Moyen Age, sans doute il ne nous convient pas de les adopter, mais rien ne nuit davantage au développement du génie que de considérer comme barbare quoi que ce soit d'original.

    J'ai déjà dit, en parlant de l'Allemagne, qu'il y avait peu d'édifices modernes remarquables; on ne voit guère dans le Nord en général que des monuments gothiques, et la nature et la poésie secondent les dispositions de l'âme que ces monuments font naître. Un écrivain allemand, Görres, a donné une description intéressante d'une ancienne église: «On voit, dit-il, des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les mains jointes; au-dessus sont placées quelques raretés merveilleuses de l'Asie, qui semblent là pour attester, comme des témoins muets, les voyages du mort dans la Terre Sainte. Les arcades obscures de l'église couvrent de leur ombre ceux qui reposent; on se croirait au milieu d'une forêt dont la mort a pétrifié les branches et les feuilles, de manière qu'elles ne peuvent plus ni se balancer, ni s'agiter, quand les siècles comme le vent des nuits s'engouffrent sous leurs voûtes prolongées. L'orgue fait entendre ses sons majestueux dans l'église; des inscriptions en lettres de bronze, à demi détruites par l'humide vapeur du temps, indiquent confusément les grandes actions qui redeviennent de la fable après avoir été si longtemps d'une éclatante vérité.»

    En s'occupant des arts, en Allemagne, on est conduit à parler plutôt des écrivains que des artistes. Sous tous les rapports, les Allemands sont plus forts dans la théorie que dans la pratique, et le Nord est si peu favorable aux arts qui frappent les yeux, qu'on dirait que l'esprit de réflexion lui a été donné seulement pour qu'il servit de spectateur au Midi.

    On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de tableaux et de collections de dessins qui supposent l'amour des arts dans toutes les classes. Il y a chez les grands seigneurs et les hommes de lettres du premier rang de très belles copies des chefs-d'œuvre de l'antiquité; la maison de Goethe est à cet égard fort remarquable; il ne recherche pas seulement le plaisir que peut causer la vue des statues et des tableaux des grands maîtres, il croit que le génie et l'âme s'en ressentent. – J'en deviendrais meilleur, disait-il, si j'avais sous les yeux la tête du Jupiter Olympien que les Anciens ont tant admirée. – Plusieurs peintres distingués sont établis à Dresde; les chefs-d'œuvre de la galerie y excitent le talent et l'émulation. Cette Vierge de Raphaël, que deux enfants contemplent, est à elle seule un trésor pour les arts: il y a dans cette figure une élévation et une pureté qui sont l'idéal de la religion et de la force intérieure de l'âme. La perfection des traits n'est dans ce tableau qu'un symbole; les longs vêtements, expression de la pudeur, reportent tout l'intérêt sur le visage, et la physionomie, plus admirable encore que les traits, est comme la beauté suprême qui se manifeste à travers la beauté terrestre. Le Christ que sa mère tient dans ses bras est tout au plus âgé de deux ans; mais le peintre a su merveilleusement exprimer la force puissante de l'être divin dans un visage à peine formé. Le regard des anges enfants qui sont placés au bas du tableau est délicieux; il n'y a que l'innocence de cet âge qui ait encore du charme à côté de la céleste candeur; leur étonnement à l'aspect de la Vierge rayonnante ne ressemble point à la surprise que les hommes pourraient éprouver; ils ont l'air de l'adorer avec confiance, parce qu'ils reconnaissent en elle une habitante de ce ciel qu'ils viennent naguère de quitter.

    La Nuit du Corrège est, après la Vierge de Raphaël, le plus beau chef-d'œuvre de la galerie de Dresde. On a représenté bien souvent l'adoration des bergers; mais comme la nouveauté du sujet n'est presque de rien dans le plaisir que cause la peinture, il suffit de la manière dont le tableau du Corrège est conçu pour l'admirer c'est au milieu de la nuit que l'enfant sur les genoux de sa mère reçoit les hommages des pâtres étonnés. La lumière qui part de la sainte auréole dont sa tête est entourée a quelque chose de sublime; les personnages placés dans le fond du tableau, et loin de l'enfant divin, sont encore dans les ténèbres, et l'on dirait que cette obscurité est l'emblème de la vie humaine avant que la révélation l'eût éclairée.

    Parmi les divers tableaux des peintres modernes à Dresde, je me rappelle une tête du Dante qui avait un peu le caractère de la figure d'Ossian dans le beau tableau de Gérard. Cette analogie est heureuse. Le Dante et le fils de Fingal peuvent se donner la main à travers les siècles et les nuages.

    Un tableau d'Hartmann représente la visite de Magdeleine et de deux femmes nommées Marie au tombeau de Jésus-Christ; l'ange leur apparaît pour leur annoncer qu'il est ressuscité; ce cercueil ouvert qui ne renferme plus des restes mortels, ces femmes d'une admirable beauté levant les yeux vers le ciel pour y apercevoir celui qu'elles venaient chercher dans les ombres du sépulcre, forment un tableau pittoresque et dramatique tout à la fois.

    Schick, un autre artiste allemand, maintenant établi à Rome, y a composé un tableau qui représente le premier sacrifice de Noé après le déluge; la nature, rajeunie par les eaux, semble avoir acquis une fraîcheur nouvelle; les animaux ont l'air d'être familiarisés avec le patriarche et ses enfants, comme ayant échappé ensemble au déluge universel. La verdure, les fleurs et le ciel sont peints avec des couleurs vives et naturelles qui retracent la sensation causée par les paysages de l'Orient. Plusieurs autres artistes s'essaient, de même que Schick, à suivre en peinture le nouveau système introduit, ou plutôt renouvelé, dans la poétique littéraire; mais les arts ont besoin de richesses, et les grandes fortunes sont dispersées dans les différentes villes d'Allemagne. D'ailleurs, jusqu'à présent, le véritable progrès qu'on a fait en Allemagne, c'est de sentir et de copier les anciens maîtres selon leur esprit : le génie original ne s'y est pas encore fortement prononcé.

    La sculpture n'a pas été cultivée avec un grand succès chez les Allemands, d'abord parce qu'il leur manque le marbre qui rend les chefs-d'œuvre immortels, et parce qu'ils n'ont guère le tact ni la grâce des attitudes et des gestes, que la gymnastique ou la danse peuvent seules rendre faciles, néanmoins un Danois, Thorwaldsen, élevé en Allemagne, rivalise maintenant à Rome avec Canova, et son Jason ressemble à celui que décrit Pindare, comme le plus beau des hommes; une toison est sur son bras gauche; il tient une lance à la main, et le repos de la force caractérise le héros.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Mme de Staël
    Mots-clés
    Johann Winckelmann, Raphaël Mengs, Goethe
    Extrait
    «Avant l'époque de la réformation, les Allemands avaient une école de peinture que ne dédaignait pas l'école italienne. Albert Dürer, Lucas Cranach, Holbein ont, dans leur manière de peindre, des rapports avec les prédécesseurs de Raphaël, Pérugin, André Mantegna, etc. Holbein se rapproche davantage de Léonard de Vinci; en général cependant il y a plus de dureté dans l'école allemande que dans celle des Italiens, mais non moins d'expression et de recueillement dans les physionomies. Les peintres du quinzième siècle avaient peu de connaissance des moyens de l'art, mais une bonne foi et une modestie touchante se faisaient remarquer dans leurs ouvrages; on n'y voit pas de prétentions à d'ambitieux effets, l'on n'y sent que cette émotion intime pour laquelle tous les hommes de talent cherchent un langage, afin de ne pas mourir sans avoir fait part de leur âme à leurs contemporains.»
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