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    Dossier: Alcibiade

    La vie d'Alcibiade - 1e partie

    Plutarque
    Noblesse d'Alcibiade; sa beauté. - II. Son caractère et ses mœurs. - III. Son motif pour refuser d'apprendre à jouer de la flûte. - IV. Reproches faits à sa jeunesse. Amitié de Socrate pour lui. - V. Son attachement pour ce philosophe. - VI. Sa conduite envers un étranger dont il était aimé. - VII. Difficulté que Socrate éprouve à le fixer. - VIII. Socrate lui sauve la vie, et lui doit la sienne dans une autre occasion. - IX. Il donne un soufflet à Hipponicus, dont il épouse ensuite la fille. - X. Il entre dans l'administration des affaires. - XI. Son éloquence. - XII. Sa dépense pour les chevaux et pour les courses. - XIII. Sa rivalité avec Nicias et Phéax. - XIV. Il fait bannir Hyperbolus. - XV. Il rend Nicias suspect. - XVI. Il trompe les Lacédémoniens. - XVII. Il forme une ligue contre eux. Bataille de Mantinée. - XVIII. Sa vie voluptueuse. - XIX. Indulgence du peuple à son égard. - XX. Expédition de Sicile. - XXI. Alcibiade est nommé général avec Nicias. - XXII. Présages sinistres qui précèdent cette expédition. - XXIII. Alcibiade est accusé d'avoir mutilé les statues des dieux. -
    I. La famille paternelle d'Alcibiade remontait à Eurysacès, fils d'Ajax; il était Alcméonide par sa mère Dinomache, fille de Mégaclès. Son père Clinias combattit avec gloire à Artémisium, où il montait une galère à trois rangs de rames qu'il avait équipée à ses dépens; il fut tué à la bataille de Coronée, que les Athéniens perdirent contre les Béotiens. Alcibiade eut pour tuteurs Périclès et Ariphron, fils de Xanthippe, ses proches parents. On a eu raison de dire que la bienveillance et l'amitié de Socrate pour Alcibiade n'avaient pas peu contribué à sa gloire; en effet, nous ignorons même le nom de la mère de Nicias, de celles de Démosthène, de Lamachus, de Phormion, de Thrasybule et de Théramène, tous personnages illustres et ses contemporains; et il n'est personne qui ne sache que la nourrice d'Alcibiade, qui était Lacédémonienne, s'appelait Amycla, et que Zopyre fut son gouverneur. Antisthène a parlé de la première, et Platon de l'autre. Peut-être devrais-je m'abstenir de parler de sa beauté, ou me contenter de dire qu'en ayant conservé tout l'éclat dans son enfance, dans sa jeunesse et dans l'âge viril, i1 fut aimable à toutes les périodes de sa vie; car il n'est pas vrai, quoi qu'en dise Euripide, que tous les hommes beaux le soient encore dans leur automne. Cet avantage peu commun, Alcibiade le dut aux belles proportions de son corps et à son heureuse constitution. On dit qu'il grasseyait un peu en parlant, et que ce défaut, qui chez lui était un agrément, donnait à ses discours une sorte de grâce naturelle et entraînante. Aristophane parle de ce grasseyement dans des vers où il plaisante Théorus :
    Le fils de Clinias me dit en bégayant :
    Regarde Théolus: sa tête a l'apparence
    De celle d'un corbeau. Pour cette fois vraiment
    Le fils de Clinias a mieux dit qu'il ne pense

    Archippus dit aussi, en se moquant du fils d'Alcibiade :

    Voyez de ce garçon la démarche indolente;
    Voyez flotter les plis de sa robe traînante.
    A son père il se pique en tout de ressembler,
    Il est son vrai portrait, sa plus fidèle image,
    Et, sur le moindre point cherchant à l'égaler,
    Il allonge le cou, contrefait son langage.

    II. Quant à ses mœurs, elles furent souvent inégales, et éprouvèrent de fréquentes variations; suite naturelle des grandes circonstances où il se trouva, et des vicissitudes de sa fortune. De cette foule de passions vives et ardentes auxquelles il était sujet, celle qui domina le plus en lui fut une ambition démesurée, un amour de la supériorité qui s'annonça dès l'enfance, comme le prouvent les traits qu'on en rapporte. Un jour qu'il s'exerçait à la lutte, vivement pressé par son adversaire, et sur le point d'être renversé, il le mordit à la main, et lui fit lâcher prise: « Tu mords comme une femme, lui dit celui-ci. - Non, repartit Alcibiade, mais comme un lion. » Une autre fois, étant encore fort jeune, il jouait aux osselets dans une rue étroite. Comme il était en tour de les jeter, il voit venir une charrette chargée. D'abord il crie au conducteur d'arrêter, parce qu'il allait passer à l'endroit même où il devait ,jouer. Cet homme grossier ne l'écoutant pas et avançant toujours, les autres enfants se retirèrent; mais Alcibiade se jetant par terre en face des chevaux: « Passe maintenant si tu veux, » dit-il au charretier. Cet homme épouvanté fit reculer sa voiture, et les spectateurs effrayés coururent à Alcibiade en jetant de grands cris.
    III. Quand il commença à fréquenter les écoles, il prit volontiers les leçons de divers maîtres; mais il ne voulut jamais apprendre à jouer de la flûte, parce que ce talent lui paraissait méprisable et indigne d'un homme libre. Il disait que l'usage de l'archet et de la lyre n'altère point les traits du visage, et ne lui fait rien perdre de sa noblesse; mais que la flûte déforme tellement la bouche et même la figure entière, qu'on est à peine reconnu de ses meilleurs amis. D'ailleurs, ajoutait-il, celui qui joue de la lyre peut s'accompagner de la voix et du chant; mais la flûte ferme tellement la bouche du musicien, qu'elle lui interdit l'usage de la parole. Laissons donc, disait-il encore, laissons la flûte aux enfants des Thébains, qui ne savent pas parler; mais nous, Athéniens, nous avons, comme disent nos pères, pour protecteurs et pour chefs Minerve et Apollon, dont l'une jeta loin d'elle la flûte, et l'autre écorcha celui qui en jouait. Par ces propos moitié sérieux, moitié plaisants, Alcibiade se délivra de cet exercice, et en détourna même tous ses camarades, qui furent bientôt informés qu'on louait Alcibiade de mépriser la flûte et de railler ceux qui en jouaient. Depuis, l'usage de cet instrument fut exclu du nombre des occupations honnêtes, et généralement regardé comme avilissant.
    IV. Dans le libelle qu'Antiphon publia contre Alcibiade, il rapporte que, dans son enfance il s'enfuit de la maison de ses tuteurs dans celle d'un nommé Démocratès, dont il était aimé. Ariphron voulait le faire crier à son de trompe, mais Périclès s'y opposa. « S'il est mort, disait-il, cette proclamation ne nous en apprendra la nouvelle qu'un jour plus tôt; s'il est vivant, elle le déshonorera pour le reste de sa vie. » Antiphon lui reproche encore d'avoir, dans le gymnase de Sibyrtius, tué d'un coup de bâton un de ses esclaves. Mais doit-on ajouter foi à des imputations que cet auteur avoue lui-même n'avoir publiées que par la haine qu'il lui portait? Déjà une foule de citoyens distingués s'empressaient autour d'Alcibiade et recherchaient son amitié; mais on s'apercevait facilement que leur admiration pour les grâces de sa personne était le motif unique de leurs assiduités. Au contraire, l'amour que Socrate lui portait est un grand témoignage de la vertu et de l'heureux naturel de ce jeune Athénien. Il en voyait briller les traits dans sa grande beauté; et craignant pour lui ses richesses, sa naissance, cette foule de citoyens, d'étrangers et d'alliés qui cherchaient à se l'attacher par leurs flatteries et leurs complaisances, il se crut appelé à le garantir de tant d'écueils, à empêcher par ses soins que cette plante ne laissât corrompre dans sa fleur le fruit qu'elle faisait espérer. Car Alcibiade était de tous les hommes celui que la fortune avait le plus environné et muni de ce qu'on appelle ses faveurs, pour le rendre impénétrable aux traits de la philosophie, et inaccessible aux aiguillons piquants de ses remontrances. Assiégé et amolli dès sa jeunesse par ceux qui ne cherchaient qu'à lui complaire pour l'éloigner du seul homme qui pût l'instruire et le corriger, il sut néanmoins par la bonté de son naturel reconnaître le mérite de Socrate; il l'attira auprès de sa personne, et en écarta tous les hommes riches et puissants qui lui faisaient la cour. Il eut bientôt formé avec ce philosophe une liaison intime, et il écouta avec plaisir les discours d'un ami dont l'attachement n'avait pas pour objet une volupté honteuse et de lâches plaisirs; mais qui voulait, en lui faisant connaître les imperfections de son âme, réprimer son orgueil et sa présomption.
    Il reconnut alors sa vaine et fausse gloire,
    Comme un coq baisse l'aile en cédant la victoire.

    V. Il regarda le soin que Socrate prenait des jeunes gens comme un ministère dont les dieux avaient chargé ce philosophe pour l'instruction et le salut de ceux qui s'attachaient à lui. Commençant donc à se mépriser lui-même autant qu'il admirait Socrate, qu'il estimait son amitié et respectait sa vertu, il se forma insensiblement une image de l'amour, ou plutôt un contre amour, suivant l'expression de Platon. On était étonné de le voir souper et lutter tous les jours avec Socrate, loger à l'armée sous la même tente que lui; au contraire, traiter avec dureté tous ceux qui le recherchaient, les insulter publiquement, comme il fit à Anytus, fils d'Anthémion. Cet Anytus aimait Alcibiade; et, l'ayant invité un jour qu'il avait à souper quelques étrangers, il éprouva de sa part un refus. Le soir, après avoir fait la débauche dans sa maison avec ses amis, il va tout en désordre chez Anytus, s'arrête à la porte de la salle; et voyant les tables couvertes de vaisselle d'or et d'argent, il ordonne à ses esclaves d'en prendre la moitié et de l'emporter chez lui; et, sans daigner entrer dans la salle, il se retire. Les convives d'Anytus se récrièrent avec indignation sur l'insolence et l'audace d'Alcibiade: « Au contraire, leur dit Anytus, il me traite avec ménagement et avec bonté, puisque, maître de tout prendre, il m'en laisse la moitié. »
    VI. C'est ainsi qu'il agissait avec tous ses adorateurs. Il ne se montra plus doux qu'envers un étranger qui s'était établi à Athènes; cet homme, ayant vendu le peu de bien qu'il avait, en forma la somme de cent statères, qu'il offrit à Alcibiade, en le pressant de les accepter. Alcibiade sourit; et charmé de la simplicité de cet homme, il l'invite à souper. Après l'avoir bien traité, il lui rend son argent, et lui ordonne de se trouver le lendemain sur la place, où l'on devait
    donner à bail les fermes publiques, et d'y mettre l’enchère. Cet homme s'en étant défendu, parce que ce bail était de plusieurs talents, Alcibiade le menaça, s'il ne s'y rendait, de lui faire donner les étri-vières. Il avait à se plaindre des fermiers, et voulait s'en venger. L'é-trangler se rendit donc le lendemain matin sur la place, et mit l'enchère d'un talent. Les fermiers indignés se liguent tous contre lui, et exigent qu'il nomme quelqu'un pour être sa caution, persuadés qu'il n'en trouverait pas. Cet homme, interdit à cette proposition, se retirait déjà, lorsqu'Alcibiade cria de loin aux archontes: « Ecrivez mon nom; cet homme est de mes amis, et je suis sa caution. » Les fermiers se trouvèrent eux-mêmes fort embarrassés; accoutumés à payer avec le produit du second bail les arrérages du premier, et ne voyant pas d'autre expédient, ils offrent de l'argent à cet homme pour l’engager à se désister. Alcibiade ne voulut pas qu'il reçût moins d'un talent; ils le donnèrent, et Alcibiade, content de lui avoir procuré ce bénéfice, lui permit de retirer sa parole.
    VII. Quoique Socrate eût dans sa tendresse pour Alcibiade des rivaux nombreux et puissants, souvent néanmoins il prenait le dessus dans le cœur de ce jeune homme, dont le bon naturel cédait à des discours qui le touchaient vivement, et qui portaient dans son âme une telle émotion, qu'ils lui faisaient verser des larmes. Quelquefois aussi, séduit par ses flatteurs, qui lui procuraient sans cesse de nouveaux plaisirs, il échappait à Socrate, qui courait alors après lui comme après un esclave fugitif; car il était le seul qu'Alcibiade craignît et respectât, tandis qu'il se moquait de tous les autres. Aussi Cléante disait-il que Socrate ne tenait Alcibiade que par les oreilles; et que ses rivaux avaient, pour le saisir, plusieurs autres moyens que ce philosophe ne voulait pas employer, la bonne chère et les plaisirs. En effet, Alcibiade se laissait facilement entraîner à la volupté; et ce que Thucydide rapporte de son intempérance et de sa vie licencieuse ne donne que trop lieu de le penser. Mais les corrupteurs de sa jeunesse, le prenant surtout par son ambition et par son amour pour la gloire, le poussaient prématurément à de grandes entreprises, et lui persuadaient qu'aussitôt qu'il se serait mêlé des affaires publiques, non seulement il effacerait la gloire de tous les généraux et de tous les orateurs d'Athènes, mais qu'il surpasserait encore la puissance et la réputation dont Périclès lui-même jouissait dans la Grèce. Le fer amolli par le feu acquiert de la force et de la densité lorsqu'on le trempe à froid; de même Alcibiade, amolli par les délices et plein de vanité, n'était pas plus tôt entre les mains de Socrate, que ce philosophe, le fortifiant par ses discours, le faisait rentrer en lui-même, le rendait humble et modeste, en lui montrant combien il avait de défauts, et à quelle distance il était de la vertu. A peine sorti de l'enfance, il entra un jour dans l'école d'un grammairien, et lui demanda un livre d'Homère. Le grammairien lui ayant répondu qu'il n'avait rien des ouvrages de ce poète, Alcibiade lui donna un soufflet et sortit. Un autre grammairien lui ayant dit qu'il avait un Homère corrigé de sa main: «Eh! quoi, lui dit Alcibiade, tu es capable de corriger Homère, et tu montres la grammaire à des enfants? Que ne formes-tu plutôt des hommes ? » Il alla un jour chez Périclès; et ayant frappé à sa porte, on lui dit qu'il était occupé, qu'il travaillait à rendre ses comptes: « Ne ferait-il pas mieux, dit Alcibiade en s'en allant, de travailler à ne pas les rendre? »
    VIII. Il était dans sa première jeunesse lorsqu'il alla à l'expédition de Potidée. Tant qu'elle dura, il logea dans la tente de Socrate, et ne le quitta jamais dans les combats. À une grande bataille qui se donna, ils se conduisirent tous deux très vaillamment; et Alcibiade ayant été renversé d'une blessure qu'il avait reçue, Socrate se mit devant lui, et le défendit avec tant décourage à la vue de toute l'armée, qu'il empêcha les ennemis de se rendre maîtres de sa personne et de ses armes. Le prix de la valeur était incontestablement dû à Socrate; mais les généraux ayant témoigné le désir d'en déférer l'honneur à Alcibiade, à cause de sa haute naissance, Socrate, qui voulait augmenter en lui son émulation pour la véritable gloire, fut le premier qui rendit témoignage à sa bravoure, qui demanda qu'on lui adjugeât la couronne et l'armure complète. À la bataille de Délium, qui se donna longtemps après, les Athéniens ayant été mis en fuite, Socrate se retirait à pied avec quelques autres soldats: Alcibiade était à cheval; et le voyant dans cet état, il ne voulut pas s'éloigner de lui; mais se tenant toujours à ses côtés, il le défendit courageusement contre les ennemis, qui poursuivaient les fuyards et en tuaient un grand nombre.
    IX. Un jour, il donna un soufflet à Hipponicus, père de Callias, à qui sa naissance et ses richesses avaient acquis beaucoup de puissance et d'autorité dans la ville; et il le fit non dans un mouvement de colère ou à la suite d'une dispute, mais par plaisanterie, et sur une gageure qu'il avait faite avec ses camarades. Cette insolence, bientôt divulguée dans toute la ville, excita une indignation générale. Le lendemain, dès la pointe du jour, Alcibiade va chez Hipponicus; il frappe à la porte, entre, se dépouille de ses habits, et, se mettant à sa discrétion, il le prie de le faire châtier comme il le jugera à propos. Hipponicus lui pardonna, et lui sacrifia si bien son ressentiment, que, dans la suite, il lui fit épouser sa fille Hipparète. D'autres disent que ce ne fut pas Hipponicus, mais son fils Callias, qui maria Hipparète à Alcibiade, et lui donna en dot dix talents; qu'à son premier enfant, Alcibiade en demanda dix autres, et soutint qu'on les lui avait promis au cas où il aurait des enfants. Callias, craignant de sa part quelque mauvais dessein, déclara devant tout le peuple que s'il mourait sans enfants, il laissait sa maison et ses biens à Alcibiade. Hipparète, femme d'une grande vertu, et qui aimait fort son mari, affligée de ses torts envers elle et de son commerce avec des courtisanes tant athéniennes qu'étrangères, sortit de sa maison, et se retira chez son frère. Alcibiade ne s'en mit point en peine, et continua sa vie licencieuse. Dans le cas de divorce, l'acte en devait être remis à l'archonte par la femme elle-même, et non par un autre. Hipparète s'étant rendue chez ce magistrat pour obéir à la loi, Alcibiade y alla aussi; et, la saisissant par le milieu du corps, il l'emporta chez lui à travers la place publique, sans que personne osât s'y opposer ou la lui enlever. Elle demeura dans la maison de son mari jusqu'à sa mort, qui arriva peu de temps après, pendant un voyage d'Alcibiade à Éphèse. Cette violence à l'égard de sa femme ne parut ni contraire à la loi, ni à l'humanité; car la loi semble n'avoir exigé cette comparution publique de la femme qui fait divorce, qu'afin que le mari ait une occasion de lui parler et de la retenir.
    X. Alcibiade avait un chien remarquable par sa taille et par sa beauté, et qui lui avait coûté soixante-dix mines; il lui fit couper la queue, qui était son plus bel ornement: ses amis lui en firent des reproches, et lui rapportèrent que cette action était généralement blâmée, et faisait mal parler de lui. « Voilà précisément ce que je demandais, leur dit Alcibiade en riant. Tant que les Athéniens s'entretiendront de cela, ils ne diront rien de pis sur mon compte. » Il entra dans l'administration des affaires, à l'occasion d'une largesse qu'il fit, non de dessein prémédité, mais par hasard. Il passait un jour sur la place, où le peuple tenait une assemblée assez tumultueuse; il en demanda la cause, et, quelqu'un lui ayant dit qu'on faisait une distribution d'argent, il s'avança, et en distribua aussi. Le peuple applaudit à grands cris à sa libéralité, et Alcibiade, dans la joie qu'il en eut, ayant oublié qu'il avait une caille sous son manteau, l'oiseau, effrayé du bruit, s'envola. Les Athéniens redoublèrent leurs cris, et plusieurs coururent après la caille pour la rattraper; elle fut prise par un pilote nommé Antiochus, qui la lui rapporta, et qui depuis fut, pour cela seul, fort aimé d'Alcibiade.
    XI. Sa naissance et ses richesses, le courage qu'il avait montré dans les combats, le grand nombre de ses parents et de ses amis, étaient autant de portes qui lui facilitaient l'entrée du gouvernement. Mais il aimait beaucoup mieux ne devoir qu'au charme de son éloquence le crédit et l'autorité qu'il désirait d'acquérir. Il avait un grand talent pour la parole, comme l'attestent les poètes comiques, et surtout le plus grand des orateurs, qui, dans son oraison contre Midias, dit qu'Alcibiade fut l'homme de son temps qui eut le plus d'éloquence. Si nous en croyons Théophraste, écrivain aussi versé dans l'étude de l'histoire et de l’antiquité qu'aucun autre philosophe, Alcibiade était l'orateur le plus habile à trouver et à imaginer ce qui convenait à son sujet; mais les idées et les termes les plus propres à les exprimer ne se présentant pas toujours facilement à son esprit, il hésitait souvent, il s'arrêtait au milieu de son discours, ou répétait les derniers mots, afin de penser à ce qu'il devait dire ensuite.
    XII. Le grand nombre de ses chars et la quantité de chevaux qu'il entretenait lui avaient acquis aussi beaucoup de célébrité. Personne, avant lui, ni particulier, ni roi même, n'avait envoyé sept chars à la fois aux jeux olympiques; mais l'honneur qu'il eut de remporter le premier, le second et le quatrième prix, selon Thucydide, ou le troisième, suivant Euripide, efface l'éclat et la gloire de tous ceux qui ont le plus brillé dans cette carrière. Voici ce qu'en dit Euripide dans une de ses odes :

    O fils de Clinias, je célèbre ta gloire;
    Il est grand, il est beau d'obtenir la victoire :
    Mais sur ton char, traîné par des coursiers fougueux,
    Triompher par trois fois dans ces illustres jeux;
    Deux fois, de l’olivier la tête couronnée,
    Par tes brillants succès voir la Grèce étonnée;
    Être de tes rivaux proclamé le vainqueur;
    Seul tu reçus des dieux cette insigne faveur.

    Mais rien ne contribua tant à relever l'éclat de ses victoires que l’émulation des villes à son égard: les Éphésiens lui dressèrent une tente magnifique; ceux de Chio nourrirent ses chevaux, et lui fournirent un grand nombre de victimes; les Lesbiens lui donnèrent le vin, et lui entretinrent une table ouverte à tout le monde. Il est vrai que la calomnie, ou peut-être la mauvaise foi dont il usa pour satisfaire son ambition, donna lieu à des propos fâcheux contre lui. Un Athénien, nommé Diomède, homme de bien et ami d'Alcibiade, désirait passionnément de remporter le prix aux jeux olympiques: ayant appris que les Argiens avaient un très beau char qui appartenait au public, et sachant tout le crédit et le grand nombre d'amis qu'Alcibiade avait à Argos, il le pria de lui acheter ce char. Alcibiade l'acheta pour lui-même, sans se mettre en peine de Diomède qui en fut très offensé, et qui prit les dieux et les hommes à témoins de cette perfidie. Il paraît que l'affaire fut portée en justice; car nous avons un discours d'Isocrate sur ce char, pour le fils d'Alcibiade; il est vrai que la partie adverse est nommée Tisias, et non pas Diomède.
    XIII. Dès qu'Alcibiade fut entré dans la carrière de l'administration, quoique encore très jeune, il eut bientôt effacé tous les autres orateurs. Deux seulement purent soutenir la concurrence: Phéax, fils d'Érasistrate, et Nicias, fils de Nicératus. Celui-ci était déjà vieux, et passait pour un des meilleurs généraux d'Athènes. Phéax commençait, comme Alcibiade, à s'élever dans la république. Issu de parents illustres par leur naissance, il était inférieur à son rival sous plusieurs rapports, et surtout du côté de l'éloquence: il avait plutôt le talent de la conversation ou l'art de persuader dans une discussion particulière, que la force nécessaire pour soutenir de grands combats dans l'assemblée du peuple. Il avait, dit Eupolis,

    Le talent de parler, non celui de bien dire.

    Il nous reste une oraison de ce Phéax contre Alcibiade, dans laquelle, entre plusieurs autres reproches, il lui impute de s'être servi pour son propre usage, et comme s'ils lui eussent appartenu, des vases d'or et d'argent de la république, de ceux même qu'on portait en pompe aux cérémonies solennelles.
    XIV. Il y avait à Athènes un certain Hyperbolus, du bourg de Périthoïde, dont Thucydide lui-même parle comme d'un méchant homme, qui, sur les théâtres, fournissait chaque jour aux poètes comiques une ample matière de railleries. Mais, insensible à tout ce qu'on disait de lui, il se piquait de mépriser la gloire et de braver l'infamie. Ce qui n'était en lui qu'une impudence et une lâcheté passait auprès de certaines gens pour force et pour audace. Il ne plaisait à personne; mais le peuple se servait souvent de lui, lorsqu'il voulait humilier ou calomnier les citoyens élevés en dignité. Dans cette circonstance le peuple, à son instigation, allait prononcer le ban de l'ostracisme, peine qu'il emploie ordinairement contre le citoyen qui a le plus de réputation et d'autorité, et qu'il bannit de la ville, moins pour calmer ses craintes que pour soulager son envie. Comme il paraissait certain que le bannissement frapperait un des trois rivaux, Alcibiade réunit les divers partis; et, ayant pris ses mesures avec Nicias, il fit tomber l'ostracisme sur Hyperbolus. D'autres disent que ce ne fut pas avec Nicias, mais avec Phéax qu'il se concerta, et que, s'étant réuni à sa faction, il fit chasser Hyperbolus, qui était bien éloigné de s'y attendre; car jamais aucun homme de basse extraction ou sans crédit n'avait été condamné à cette sorte de bannissement, comme le témoigne Platon le poète comique, lorsqu'il dit de cet Hyperbolus :

    Ses mœurs lui méritaient d'être banni d'Athène ;
    Mais il était trop vil pour cette noble peine :
    Pour de tels scélérats nos illustres aïeux
    N'inventèrent jamais cet exil glorieux.

    Nous en avons parlé ailleurs plus au long.
    XV. Alcibiade n'était pas moins jaloux de l'admiration que les ennemis avaient pour Nicias, que des honneurs qu'il recevait de ses concitoyens. Quoiqu'il y eût entre Alcibiade et les Lacédémoniens une liaison d'hospitalité, et qu'il eût eu le plus grand soin des Spartiates que les Athéniens avaient pris à Pylos, cependant les Lacédémoniens, qui devaient surtout à Nicias la paix et la liberté de leurs prisonniers, lui témoignaient beaucoup plus d'affection qu'à Alcibiade; et l'on disait parmi les Grecs que Périclès avait allumé la guerre, et que Vicias l'avait éteinte; la plupart même appelaient cette paix la paix de Nicias. Alcibiade, qui voyait avec autant de chagrin que d'envie ce succès de son rival, résolut de rompre le traité. D'abord ayant su que les Argiens, qui haïssaient et craignaient les Spartiates, cherchaient à s'en séparer, il leur donna secrètement l'espérance d'être soutenus par les Athéniens; et, soit par lui-même, soit par des émissaires, il encourageait sous main les principaux d'entre le peuple à ne rien craindre et à ne pas céder aux Lacédémoniens, mais à se tourner vers les Athéniens, à attendre qu'un repentir, qui ne pouvait pas être bien éloigné, leur fît rompre une paix désavantageuse. Lorsque ensuite les Spartiates eurent fait alliance avec les Béotiens, et eurent remis aux Athéniens le fort de Panacte tout démantelé, quoiqu'ils se fussent obligés à le rendre avec toutes ses fortifications, Alcibiade, voyant les Athéniens irrités de ce manque de foi, travailla à les aigrir davantage. En même temps il attaqua Nicias, et anima le peuple contre lui par des accusations qui n'étaient pas sans vraisemblance : il lui imputait de n'avoir pas voulu, pendant qu'il commandait l'armée, faire prisonniers de guerre les Spartiates qu'on avait laissés dans l'île de Sphactérie, et, après que d'autres les eurent pris, de les avoir relâchés et rendus, pour faire plaisir aux Lacédémoniens. Il ajoutait que Nicias, quoiqu'il fût leur ami, n'avait pas empêché leur ligue avec les Béotiens et les Corinthiens; tandis qu'il ne laissait aucun peuple de la Grèce suivre son inclination pour s'allier avec les Athéniens, à moins que les Spartiates n'y consentissent.
    XVI. Nicias était fort troublé de ces accusations, lorsque par hasard, il arriva des ambassadeurs de Lacédémone, qui parlèrent avec beaucoup de modération, et déclarèrent qu'ils avaient plein pouvoir de pacifier tous les différends, à des conditions justes et raisonnables. Le sénat agréa leurs propositions, et l'assemblée du peuple fut indiquée au lendemain pour en délibérer. Alcibiade, qui craignait l'issue de cette assemblée, vint à bout de déterminer les ambassadeurs à s'aboucher avec lui. Quand ils furent venus: « Que faites-vous, leur dit-il, seigneurs Spartiates? ignorez-vous que le sénat est toujours plein de modération et d'humanité pour ceux avec qui il traite, mais que le peuple, naturellement fier, exagère toujours ses prétentions? Si vous lui dites que vous êtes venus avec des pleins pouvoirs, il prendra un ton de maître, et vous forcera de lui accorder tout ce qu'il voudra. Voulez-vous qu'il soit équitable, et qu'il ne vous contraigne pas à lui rien céder contre votre gré; agissez avec moins de franchise, et, en faisant des propositions justes, ne lui dites pas que vous ayez le pouvoir de conclure. Pour moi, je vous seconderai de tout mon crédit, afin de servir les Lacédémoniens. » Ces paroles, confirmées par le serment, réussirent à les éloigner de Nicias, et leur inspirèrent pour son rival la plus grande confiance. Admirant sa prudence et son habileté, ils le regardaient comme un homme extraordinaire. Le lendemain, le peuple s'étant assemblé, les ambassadeurs se présentèrent; et Alcibiade leur ayant demandé avec beaucoup de douceur quel était l’objet de leur ambassade, ils répondirent qu’ils venaient faire des propositions de paix; mais qu'ils n'étaient pas autorisés à rien conclure. Aussitôt Alcibiade s'emporte contre eux, et leur reproche une conduite que lui seul leur avait suggérée; il les traite de fourbes, de perfides, et leur dit qu'ils ne sont venus que dans de mauvaises vues. Le sénat partage toute son indignation, le peuple s'irrite; et Nicias, qui ignorait la fourberie. d'Alcibiade, demeure surpris et consterné du changement des ambassadeurs.
    XVII. Ils furent donc renvoyés; et Alcibiade, nommé général, fit conclure sur-le-champ un traité d'alliance entre les Athéniens et les peuples d'Argos, de Mantinée et d'Élide. On ne saurait approuver le moyen qu'il employa dans cette occasion; mais ce fut un grand coup
    d’avoir ainsi divisé et ébranlé tout le Péloponnèse; d'avoir, en un seul
    jour, rassemblé à Mantinée un si grand nombre de troupes contre les
    ennemis; d'avoir éloigné d'Athènes les dangers de cette guerre, et réduit
    les Lacédémoniens à ne pouvoir tirer aucun avantage réel de la victoire,
    et à trembler pour Sparte même, s'ils étaient vaincus. Après la bataille de Mantinée, les mille hommes de troupes que les Argiens entretenaient formèrent le projet d'abolir le gouvernement populaire, et de soumettre la ville aux Lacédémoniens, qui, arrivant alors fort à propos, parvinrent à le détruire. Mais bientôt le peuple ayant repris les armes, et s'étant rendu 1e plus fort, Alcibiade, qui survint dans cette conjoncture ,lui assura la victoire, et lui persuada de construire de longues murailles jusqu'à la mer, afin de mettre la de ville à portée de recevoir du secours des Athéniens. Il leur amena donc des maçons et des tailleurs de pierres, et leur montra tant de zèle, qu'il acquit dans Argos autant de crédit pour lui-même que pour sa patrie. Il détermina ceux de Patras à joindre leur ville à la mer par de
    semblables murailles; et quelqu'un leur ayant dit par raillerie : « Les Athéniens vous avaleront un beau jour; - Cela pourra être, répondit Alcibiade; mais ce ne sera que peu à peu, et en commençant par les pieds; au lieu que les Lacédémoniens vous avaleront d’un seul coup, et ils commenceront par la tête. » Mais en même temps il conseillait aux Athéniens d’augmenter également leur puissance sur terre, et il exhortait souvent les jeunes gens d'accomplir le serment qu'ils faisaient dans le temple d'Agraule, de ne reconnaître de bornes à l’Attique qu'au-delà des blés, des orges, des vignes et des oliviers. Il voulait par là leur insinuer qu'ils devaient regarder toute la terre cultivée et qui portait du fruit comme faisant partie de leur territoire.
    XVIII. Malgré toutes ces actions d'une politique adroite, malgré tous ces discours, cette élévation d'esprit et cette habileté rares, Alcibiade menait la vie la plus voluptueuse, et affectait le plus grand luxe: il passait les journées entières dans la débauche et dans les plaisirs les plus criminels; il s'habillait d'une manière efféminée, paraissait dans la place publique traînant de longs manteaux de pourpre, et se livrait aux plus folles dépenses. Quand il était sur mer, afin de coucher plus mollement, il faisait percer le plancher de son vaisseau, et suspendait son lit sur des sangles, au lieu de le poser sur des planches; à l'armée, il avait un bouclier doré, où l'on ne voyait aucun des symboles que les Athéniens y mettaient ordinairement, mais un Amour qui portait la foudre. Les principaux citoyens, témoins de tous ces excès, détestaient sa conduite, et ne pouvaient contenir leur indignation; ils craignaient d'ailleurs cette licence et ce mépris des lois, comme des vices monstrueux qui semblaient tendre à la tyrannie. Quant aux dispositions du peuple pour lui, Aristophane les a fort bien exprimées dans ce vers :

    Il le hait, le désire, et ne peut s'en passer.

    Ce poète ajoute, par une allusion plus piquante:

    N’ayez pas dans vos murs de lion sanguinaire;
    Ou, si vous en avez, flattez son caractère.

    XIX. À la vérité, ses largesses envers le peuple, ses dépenses excessives pour donner à la ville des spectacles et des jeux dont on n'eût pu surpasser la magnificence; la gloire de ses ancêtres, le pouvoir de son éloquence, la beauté de sa personne, sa force de corps, son courage, son expérience dans la guerre, et tant d'autres qualités brillantes, faisaient supporter patiemment toutes ses fautes aux Athéniens, qui, toujours indulgents pour lui, les déguisaient sous des noms favorables, et les appelaient des traits de jeunesse, des écarts d'un bon naturel. Par exemple, il tint renfermé chez lui le peintre Agatharcus, jusqu'à ce qu'il eût peint sa maison; après quoi il le renvoya comblé de présents. Un jour, il donna un soufflet à Tauréas, qui voulait rivaliser avec lui dans les jeux, et lui disputer la victoire. Il prit pour sa maîtresse une jeune Mélienne qui se trouvait parmi les prisonniers de guerre, et éleva l’enfant qu'il eut d'elle. Voilà ce qu'on appelait des traits d'un bon naturel. Il n'en fut pas moins cependant la principale cause du massacre de tous les jeunes Méliens, en consentant au décret qui l'ordonna. Le peintre Aristophon ayant peint Néméa qui tenait Alcibiade entre ses bras, tout le peuple accourut pour voir ce tableau, et le considérait avec plaisir; mais les gens âgés ne voyaient pas sans indignation ce mépris formel des lois, qui les menaçait de la tyrannie. Aussi Archestrate disait-il avec raison que la Grèce n'eût pu supporter deux Alcilbiades. On dit aussi qu'un jour qu'il avait eu le plus grand succès dans l'assemblée, et qu’il retournait chez lui, reconduit avec honneur par tout le peuple, Timon le Misantrope, qui le rencontra, au lieu de se détourner et de chercher à l’éviter comme il faisait pour tout le monde, alla au contraire au-devant de lui, et, le prenant par la main: « Courage, mon fils, lui dit-il; continue de t’agrandir ainsi; car ta grandeur sera la perte de tout ce peuple.» Les uns ne firent que rire de ce propos; d'autres chargèrent Timon d'injures;quelques uns en furent vivement affectés: tant l'inégalité de ses mœurs rendait les opinions différentes sur son compte !
    XX. Périclès vivait encore lorsque les Athéniens conçurent le désir de conquérir la Sicile: peu de temps après sa mort, ils commencèrent à s'en occuper; et, sous prétexte de faire alliance avec les peuples maltraités par les Syracusains, et de leur envoyer des secours, ils s’ouvraient le chemin à une expédition plus considérable. Mais personne
    plus qu’Alcibiade n’enflamma ce désir dans le cœur des Athéniens, et ne
    leur persuada plus vivement d’aller, non successivement et par parties, mais avec une grande flotte, soumettre l’île entière. Il faisait espérer au peuple de grands succès, et s’en promettait de plus grands pour lui-même : car les autres regardaient la conquête de la Sicile comme la fin de cette guerre, et lui, comme le commencement des projets qu’il avait conçus. Nicias, au contraire, sentant la difficulté de prendre Sycacuse, détournait le peuple de cette expédition. Mais Alcibiade, qui rêvait sans cesse la conquête de Carthage et de l’Afrique, qui de là passait en Italie, et s’emparait du Péloponnèse, ne faisait guère de la Sicile que le magasin de ses provisions de guerre. Les jeunes gens, enflés des espérances dont il les berçait, se rangeaient tous de son parti ; ils écoutaient avidement les choses merveilleuses que les vieillards leur racontaient sur cette expédition, et passaient, pour la plupart, des journées entières dans les gymnases et dans les lieux d’assemblée, à tracer sur la table la figure de la Sicile, le plan de Carthage et de l’Attique; mais Socrate et Méton l’astrologue n’espéraient rien de bon pour Athènes de cette entreprise: le premier était averti sans doute par son génie familier; le second, dirigé par sa raison, qui lui faisait craindre l’avenir, ou par les règles de la divination, confrefit le fou, et, prenant une torche allumée, il alla pour mettre le feu à sa maison. D’autres disent que, sans employer la feinte qu’on lui prête, il la brûla réellement pendant la nuit ; et que le lendemain, ayant paru sur la place, il conjura le peuple, en considération
    de cette perte, de dispenser son fils d’aller à la guerre, ; et, par cet expédient, il obtint ce qu’il voulait.
    XXI. Nicias fut nommé, malgré lui, l’un des généraux. Il craignait ce commandement en lui-même, et plus encore parce qu’il avait Alcibiade pour collègue. Mais les Athéniens se persuadaient que l’expédition serait mieux conduite, s’ils ne l’abandonnaient pas tout entière à l’impétuosité d'Alcibiade, et s'ils tempéraient son audace par la prudence de Nicias; car Lamachus, le troisième général, quoique avancé en âge, n'était ni moins bouillant qu'Alcibiade, ni moins intrépide dans les dangers. Le peuple s'étant assemblé pour délibérer sur le nombre des troupes qu'on armerait, et sur les autres préparatifs, Nicias fit de nouveaux efforts pour en détourner les Athéniens; mais Alcibiade combattit son avis et l'emporta. Aussitôt un orateur nommé Démostrate proposa un décret qui laissait les généraux maîtres de tous les préparatifs qu'exigeait cette guerre.
    XXII. Le peuple l'ayant approuvé, et tout étant déjà prêt pour le départ de la flotte, il arriva plusieurs présages sinistres; surtout la rencontre des fêtes d'Adonis, qu'on célébrait alors, et dans lesquelles les femmes athéniennes exposent en public des simulacres de morts qu'on porte en terre, se frappent la poitrine, par imitation de ce qui se pratique aux funérailles, et accompagnent ces cérémonies de chants lugubres. Bien plus, toutes les statues de Mercure se trouvèrent en une seule nuit mutilées au visage, ce qui troubla ceux mêmes qui méprisaient ordinairement les prodiges. On répandit le bruit que cette profanation était l'ouvrage des Corinthiens, dont les Syracusains étaient une colonie, et qui avaient espéré que la crainte de ce présage retiendrait les Athéniens, ou même les ferait renoncer à cette entreprise. Mais le peuple n'écouta ni ce propos, ni le discours de ceux qui voulurent lui persuader que ce présage n'avait rien d'effrayant; que c'étaient sans doute quelques jeunes gens qui, dans la chaleur du vin et de la débauche, avaient commis cette impiété, dont ils n'avaient fait qu'un badinage. La colère et la crainte leur faisaient voir dans cette profanation une conjuration tramée par des audacieux, et qui couvrait de grands desseins. Le sénat donc et le peuple s'assemblèrent plusieurs fois en peu de jours, et recherchèrent avec beaucoup de sévérité jusqu'aux moindres traces du crime.
    XXIII. Cependant l'orateur Androclès produisit des esclaves et quelques étrangers établis à Athènes, qui accusèrent Alcibiade et ses amis d'avoir mutilé d'autres statues, et d'avoir, dans une partie de débauche, contrefait les mystères. Ils disaient que Théodore y faisait les fonctions de héraut; Polytion, celles de porte-flambeau; qu'Alcibiade était l'hiérophante; que les autres y assistaient comme initiés, et qu'on leur donnait le nom de mystes. C'est ce que portait en propres termes l'accusation de Thessalus, fils de Cimon, qui chargeait Alcibiade de cette impiété envers Cérès et Proserpine. Le peuple témoigna la plus vive indignation; et Androclès, ennemi juré d'Alcibiade, aigrissait encore les esprits. Alcibiade en fut d'abord troublé; mais ensuite s'étant aperçu que les matelots qui devaient s'embarquer pour la Sicile lui étaient dévoués; ayant même entendu les mille hommes d'Argos et de Mantinée dire ouvertement qu'ils n'allaient à cette expédition d'outre-mer que par rapport à L’Alcibiade, et que, si on lui faisait la moindre violence, ils se retireraient sur-le-champ, il reprit confiance, et, saisissant ce moment favorable, il se présenta pour se défendre. Ses ennemis, déconcertés à leur tour par sa hardiesse, et craignant que le peuple, par le besoin qu'il avait de lui, ne montrât de la faiblesse dans le jugement, eurent recours à la ruse. Ils engagèrent quelques orateurs, qui, sans être ouvertement déclarés contre Alcibiade, ne le haïssaient pas moins que ses plus mortels ennemis, à dire dans l'assemblée du peuple qu'il ne serait pas convenable qu’un général qu'on venait de mettre à la tête d'une si grande armée avec un pouvoir absolu, et qui avait déjà rassemblé ses troupes et celles des
    alliés, perdît un temps précieux pendant qu'on lui choisirait des juges au sort, et qu'on mesurerait l'eau pour régler la longueur des Procédures . « Qu'il parte donc, ajoutaient-ils, avec l'espoir du succès; et quand la guerre sera terminée, qu'il se présente pour être jugé selon les lois. » Alcibiade , qui ne se méprit pas sur le but perfide de cette demande, représenta au peuple assemblé qu'il serait trop injuste de le faire partir pour une expédition si importante, lorsqu'il laissait derrière lui des accusations calomnieuses qui le tiendraient dans une agitation continuelle; que, s'il ne pouvait se justifier, il méritait la mort; mais que, s'il était innocent, il devait aller contre les ennemis sans avoir rien à craindre de ses calomniateurs.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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