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    Dossier: Agriculture

    La terre n'appartient pas à ceux qui la cultivent

    Louis Caron
    Intervention de l'écrivain québécois Louis Caron au Forum Itinérant de l'Union québécoise pour la conservation de la nature, tenu à Sainte-Monique, le 16 mars 2002.
    Même si, à l’occasion, je publie un roman où je montre toute l’horreur et l’imbécillité du comportement humain, j’ai besoin, moi aussi, de regarder la vie par le bon bout de la lorgnette. Sans manquer de lucidité, je crois franchement que nous sommes sur terre pour être heureux, et que la terre est notre jardin. Cependant, j’ai aussi la certitude que la terre peut très bien se passer de nous. Il m’arrive de penser, en regardant le soleil se coucher sur la rivière, aux quatre milliards d’années au cours desquelles il n’y a eu aucun être humain pour regarder le soleil se coucher sur la terre. Et je me dis: “Tant de beauté pour rien!” Puis, je me ravise: “Le soleil n’a pas été inventé pour notre bon plaisir. Il est un rouage nécessaire au mécanisme de la prodigieuse horloge qui raccorde notre système solaire aux autres structures de la galaxie.” Dans cette perspective, un coucher de soleil sur la rivière Nicolet devient un événement!

    Quand je descends la pente qui conduit de ma maison à la rivière, je me rappelle souvent que mon petit lopin de terre a été découpé dans la propriété de la famille Bellerose, qui l’a cultivé pendant une bonne partie de l’histoire nicolétaine. Il a fallu un prodigieux hasard, et un clin-d’oeil complice du destin, pour que je m’installe précisément sur la terre de ces gens qui portent le même nom que le personnage fictif de mon roman Le canard de bois. Bellerose! Tout un programme! Une profession de foi en la vie! Mais revenons-en à notre coucher de soleil.

    La nature m’enchante. Je suis sensible au roman que le temps rédige sur le paysage. Quand je contemple la rivière, j’ai parfois l’impression que quelqu’un, l’un de mes ancêtres, se hausse sur la pointe des pieds, dans ma poitrine, pour regarder à travers mes yeux les lieux qu’il a lui-même fréquentés et aimés, voici des dizaines et même des centaines d’années. Voilà comment je conçois la destinée humaine: une succession de regards, le souffle qu’on se passe d’une génération à l’autre comme un relais, et un secret jamais résolu: j’ai souffert, certes, mais j’ai été heureux ici-bas. C’est là tout le sens, me semble-t-il, de notre passage fugitif dans le paysage: nous enchanter de la beauté de la terre. Plus encore: enchanter la terre avec notre regard.

    Vous l’aurez compris, j’aime mon coin de pays et pourtant, j’ai passé ma vie à quitter Nicolet et à y revenir. J’éprouvais le besoin, selon la fulgurante formule proposée par Marguerite Yourcenar, de faire “le tour de la prison”. De voir d’autres jardins. De prendre la mesure de la terre, en d’autres lieux où la couleur de la lumière donne une dimension différente au temps. Pour savoir qui l’on est, il faut d’abord marcher jusqu’aux limites de son pré, sauter la clôture, aller au-delà du village, traverser la ville, franchir l’océan, prendre pied sur un autre humus et se voir de là-bas, dans sa microscopique vérité. Dépouillé de toutes les anecdotes. Entier dans sa vérité, comme un diamant qui brille sous la terre.

    Voilà pourquoi je suis toujours revenu à Nicolet. Pour mesurer le chemin parcouru. Non seulement par moi, mais par le milieu humain dont je suis issu. Les choses changent. On s’en désole parfois, quand disparaissent des gestes, des habitudes, et même certaines certitudes. Dans les années soixante-dix, il m’est arrivé de partir pour des trois semaines, un mois, en France, sans fermer à clé la porte de ma maison. Aujourd’hui, je verrouille quand je sors dix minutes acheter un pain ou du lait à l’épicerie.

    Je n’ai aucun antécédent agricole. Pas de grand-père ou de “ma tante” de la campagne. C’est pourtant, la plupart du temps, au beau milieu des champs que je me suis établi. Pendant des années, j’ai vécu dans le rang de l’Isle, à proximité de Nicolet, devant une ferme dont l’activité réjouissait mon coeur et mon esprit. Pas besoin d’horloge ou de calendrier! Le père, ses fils et ses filles, rythmaient la vie et le paysage en remettant leurs pas dans la trace de ceux de leurs ancêtres. Puis, soudain, l’heure a changé. Le père avait vieilli. Les fils n’avaient pas le moyen de “l’acheter”. Ni, lui, de se “donner”. La terre a été vendue à un autre agriculteur du voisinage qui l’a consolidée à la sienne. Je n’étais pas encore en mesure de comprendre ce qui se passait. Je suis parti faire un autre “tour de la prison”.
    Pendant cette période, cédant à l’amicale insistance de l’agriculteur biologique Pierre Gaudet, j’ai jeté un regard en arrière pour tenter de donner un nom au paysage que j’avais laissé derrière moi. C’est spontanément le mot “terre” qui m’est remonté dans le coeur pour définir notre coin de pays. Cette terre, je l’ai qualifiée de “nourricière” parce que je savais tout ce que je lui devais, les tableaux de Duguay, ceux du maire de Bécancour, Maurice Richard, aujourd’hui, les petits matins frisquets à observer les oies et les outardes sur les terres inondées de Baie-du-Febvre et les après-midis lunaires, en hiver, sur les côtes de Sainte-Monique.

    “Terre nourricière” de mes émotions d’écrivain, matière première de ma littérature. Mais aussi, bien entendu, le lait, le maïs, le foin. À distance, mon coin de pays prenait des allures de paradis terrestre, et rien ne me permettait de douter que cela ne se perpétuerait pas jusqu’à la fin des temps.

    J’y suis revenu en 1997. Était-ce moi qui avait changé? Les derniers arbres qui ponctuaient les champs avaient été arrachés. Pauvre Duguay! On cultivait maintenant jusque dans les fossés. Puis, j’ai vu s’élever un château dans la campagne de Saint-Zéphirin. Un véritable château, avec tourelles pointues, construit par un agriculteur qui avait “réussi”. C’est là que j’ai compris. Nous venions d’entrer dans un nouveau Moyen-Âge. Avec cette différence que maintenant, les exploités se retrouvent dans les villes et les Seigneurs à la campagne!

    Le phénomène n’est pas nouveau. Dans sa lente gestation, l’humanité traîne une tare pire encore que toutes les calamités météorologiques: l’exploitation de l’homme par l’homme. La quête effrénée du profit. La dévastation au nom du progrès.

    Pardonnez-moi maintenant de “fesser dans le tas”. Nous ne sommes pas venus sur terre pour nous engraisser du fumier de leurs cochons. J’emploie le mot “cochon” pour désigner tout abus de la propriété collective au bénéfice de quelques profiteurs. Non, la terre n’appartient pas à ceux qui la cultivent! Je veux bien croire que ceux qui en ont l’usage ont le droit d’en tirer des avantages, mais l’air, l’eau, le sol même sont des bienfaits collectifs sur lesquels chacun de nous avons droit de regard.

    Nous sommes entrés dans un nouveau Moyen-Âge où les puissants commettent les mêmes excès qui ont conduit aux dévastations historiques. Rien n’a changé. Les citoyens se réunissent pour protester. Leurs dirigeants lancent leurs chevaux contre eux. Oh! il ne s’agit plus d’une cavalerie équestre! On fonce maintenant dans la foule avec des conférences de presse. “Vous voulez continuer de louer tranquillement vos DVD et vos vidéos du vendredi soir? Laissez-nous organiser le progrès économique de la société. S’il faut pour cela abattre les derniers boisés de nos fermes, ce n’est pas trop cher payé pour exporter nos “cochonneries”. Vous n’allez pas sacrifier l’avenir de vos filles et de vos fils pour quelques arbres?”

    Moi, je dis non! La terre n’est pas une business! Encore moins une usine! C’est un jardin! Par bonheur, le soleil se couche encore sur la rivière et je connais toujours de beaux moments bien tranquilles dans le sanctuaire de mon potager.

    Ils ne m’auront pas! D’abord, ils ne m’enlèveront pas ma joie! Le bonheur se refait chaque jour en moi, en même temps que le soleil se lève. Mais, quand les nuages le cachent, je me dresse debout, au milieu de mon jardin, et je songe que la terre aura toujours le dernier mot sur ceux qui l’auront abusée. L’ennui, c’est qu’ils risquent de nous entraîner avec eux dans le naufrage. Alors, je choisis de me battre avec la seule arme dont je dispose: dire à voix haute ce que je pense.

    C’est un combat vieux comme le monde, entre les obsédés d’obésité et les tenants de la simplicité volontaire. Une bataille jamais gagnée, et pas perdue non plus. Une sourde lutte pour survivre.

    Ils ont l’argent qui leur confère le pouvoir. Ou un prétendu pouvoir avec l’argent des autres. Je leur dénie le droit de s’enrichir avec mon eau, mon air, ma terre!

    Nous avons du coeur et les mots pour dire ce qu’ils ne veulent pas entendre. Et je ne suis pas près de me taire. Car je tiens absolument à ce que les lointains descendants de mes petits enfants puissent encore jouir du privilège de regarder le soleil se coucher sur la rivière, au terme d’une autre journée sur la terre, une terre humaine, une terre vraiment nourricière.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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