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    Dossier: Action

    La possession de soi par l'action

    Maurice Blondel
    Le chapitre de L'Action d'où est tiré ce passage a pour titre: Le rôle architectonique de l'action normale. Agir c'est être l'architecte de soi-même.
    L'action en effet n'est pas comme une analyse logique des motifs où par le choix exclusif de la libre décision l'on considérerait, dans leur pureté et leur opposition irréductible, les idées séparées ; elle n'est pas non plus une conciliation abstraite des contraires dans la région des possibles ; encore moins un déploiement de forces incohérentes qui s'éparpilleraient en rayonnant dans l'organisme et en s'enfonçant dans l'inconscience : c'est une concentration systématique de la vie diffuse en nous ; c'est une prise de possession de soi. Révélant ce qui s'agite obscurément dans les profondeurs ignorées de la vie, elle amène à la lumière et groupe en un faisceau visible ces impalpables fils qui forment le réseau de l'individualité : c'est comme un coup d'épervier lancé en pleine eau ; et les mailles du filet reviennent en se serrant, en se chargeant toujours davantage. Par l'action s'entretient donc et se resserre l'unité du dynamisme vital, qui, formé d'un assemblage de parties, n'a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins transitif ; par elle, s'opère ce que les sciences naturelles nomment l'ontogénie, c'est-à-dire l'évolution particulière et pour ainsi dire circulaire et, fermée de chaque personne.

    Que faut-il entendre par cette conciliation des contraires dont l'action devient le principe ; et que sont ici les contraires ? Voici. Des motifs différents qui, avec la réflexion, s'étaient dégagés de l'automatisme psychologique, la décision qui doit en adopter un à l'exclusion des autres a fait des adversaires en apparence irréconciliables, puisqu'il faut que tous succombent devant le préféré. Or que se propose la volonté et qu’est-ce qui la porte à l'action ? C'est le dessein de se retrouver elle-même à travers les obstacles qui, nous séparant pour ainsi dire de nous-même, l'empêchent d'être déjà ce qu'elle veut et d'aller librement à ce qu'elle voudrait vouloir et atteindre. Les tendances contraires à la volonté actuelle représentent donc en nous cette barrière provisoire et mobile que nous souhaitons d'abaisser et de reculer peu à peu devant les progrès de la liberté accrue. Et si l'action emporte dans son unité violente les puissances récalcitrantes, c'est justement parce qu'elles sont, l'enjeu de cette volonté future; c'est pour qu'elles s'y rallient insensiblement. Ainsi, dans ce qui semble le plus opposé à notre vouloir présent, il y a un secret élément de conformité avec ce vouloir même, ce qui arrête et contredit l'action commençante trouvera dans l'action consommée un emploi nouveau ; et du sacrifice apparent qu'exige la mortification naturelle des désirs comprimés, résultera le gain réel qu'apporte à la volonté la conversion des mouvements rebelles.

    Ainsi devient intelligible la forme d'abord paradoxale de la croissance volontaire. Il semblait que, pour s'exercer, la volonté dût nécessairement se restreindre ; le sens de cet engrenage est découvert. Aussi les progrès les meilleurs et les plus profonds sont-ils souvent le plus inaperçus, parce qu'ils font vraiment corps avec nous. C'est du détail ordinaire, du train quotidien de la vie, qu'il importe de régler diligemment le sens; car, dans les circonstances décisives, nous sommes ce que nous avons été, changeant alors la menue monnaie qu'il faut accumuler pièce par pièce contre les gros billets.

    Mais ici même se révèle l'inconsistance nécessaire et l'incurable insuffisance de cette vie individuelle, quelque étroitement noué que paraisse en être le développement circulaire. Si l’action concilie les tendances encore incohérentes et procure ce bien-être qui naît d'une harmonie croissante, ce sentiment même est le signe et le principe d'un mouvement renaissant ; c'est une fin, mais aussi un recommencement. Le déterminisme de l'action l'emporte toujours au-delà. Car, dans l'état passif qui suit l'initiative volontaire, reparaissent les contrariétés parfois douloureuses et l'incompatibilité des désirs ou des affections qui, déjà auparavant, avaient suscité la décision et l’effort. Ce n'est pas d'emblée que l’action unit tout, convertit tout, pacifie tout en nous : elle rompt d'elle-même l'équilibre qu'elle avait rétabli par la conscience qu'elle en prend. Les racines coupées repoussent ; les besoins satisfaits survivent ; la volonté plus forte et plus ample non seulement aspire à rester maîtresse du terrain gagné, mais à pousser ses succès : qui n'avance plus recule. On ne démonte pas une machine pendant qu'elle travaille ; ainsi pour que l'unité de la personne s'entretienne et se confirme, il faut qu'une coopération constante associe ses forces, et que l'équilibre sans cesse menacé soit sans cesse réparé, comme dans une marche qui n’est en effet qu'une chute toujours arrêtée. Réduite à ce qu'en découvre ici l'analyse, l'action répond bien à cette paradoxale définition que donne Aristote : l'être est en ce qu'il agit, en ce qui le fait un. Il est ce qu'il fait.. 'Ev -rc~ ëpycp ,ó óv xcn -ríj v. Non seulement l'action manifeste ce que nous étions déjà, mais encore elle nous fait croître et sortir pour ainsi dire de nous-mêmes ; en sorte qu'après avoir étudié le progrès de l’action dans l'être, et le progrès de l'être par l'action, il va falloir transporter hors de la vie individuelle le centre de gravité de la volonté conséquente à la loi de son progrès.

    Dans l'enceinte de l'univers que nous portons en nous, au milieu de cette lutte interne de tendances réfractaires à la pleine conscience et à la volonté, l'action n'est pas adéquate à ses conditions totales. Elle n'est pas l'expression intégrale et définitive de la vie unie, employée, concertée dans son entier. On ne va de l'avant, que si, en arrière ou sur place, l'on n’est pas en sécurité ni en suffisance. C'est donc la plénitude de notre volonté originelle qui rend compte de notre insatiable exigence et nous projette toujours plus loin. 'Av«Yxj ~t~ aT~vocs.

    Aussi n'agit-on pas, simplement pour agir, et sans se proposer un but. Dans l'immense variété des objets qu'elle va sembler poursuivre comme une fin extérieure et supérieure, mais qu'en réalité elle enveloppe et domine, c'est toujours la volonté qui se cherche elle-même ; mais où se cherche-t-elle, où se heurte-t-elle davantage que dans d'autres volontés humaines à aimer, à employer, à dominer, à identifier avec la sienne ? N'était-ce pas le rêve de Pascal avouant que la plus désirable, la plus belle place est d'être dans l'estime d'une âme et maîtresse d'elle? Aussi la personne ne surgit dans l'individu, elle ne se constitue qu'en s'assignant un fin extra-personnelle, c'est-à-dire en s'étendant à d'autres lui-même comme pour les ramener à soi. Grande vérité devinée par le sentiment populaire. L'homme ne se suffit pas; il faut qu'il agisse pour les autres, avec les autres, par les autres. On ne peut arranger pour soi seul les affaires de sa propre vie. Nos existences sont tellement liées qu'il est impossible de concevoir une seule action qui ne s'élargisse en ondulations infinies, bien au-delà du but qu'elle semblait viser. Les plus insignifiantes peuvent aller, bien loin, troubler une vie obscure, faire sortir un inconnu de son égoïsme, provoquer des fautes ou des dévouements qui tous ensemble concourent à la tragédie humaine. La conscience individuelle, qu'elle le sache ou non, est une conscience de l'universel. Pour réussir à être mieux et plus complètement un, on ne doit, on ne peut rester seul. Nous n'envisageons pas encore ici un devoir, nous constatons une exigence et un exode inéluctable.

    La volonté tend donc normalement à une fin qui semble lui être extérieure ; elle se répand comme par un don de soi. Comment donc travailler pour tout nous-même, surtout pour ce qui, en nous, échappe à la conscience distincte ou aux résolutions explicites, sinon en nous consacrant à quelque oeuvre dont l'intérêt est trop général et trop généreux pour ne point dépasser les calculs réfléchis ? L'amour complet de soi doit perdre pied et se noyer dans l'océan de notre être présent et futur. Attendre de voir trop clair avant d'agir, c'est risquer la faute de ne jamais rien faire. Avis aux velléitaires! Il y a, en nous, un sentiment obscur et permanent de toutes les vies étrangères à la nôtre, de ces vies qui, par la connaissance, s'y sont concentrées pour nourrir et soutenir notre propre activité. Volontiers, nous croirions que de ces profondeurs s'élève le brouillard qui voile toujours à demi la conscience; nous estimerions que, rompant toute attache avec nos origines, nous nous appartiendrons davantage ; et il nous semble que nous gagnerions à nous refuser à qui que ce soit. Non; sans cet impersonnel vaguement aperçu, nous ne nous verrions pas, comme on ne peut se voir dans une glace sans tain. L'égoïsme nous aveugle: c'est en sortant de la vie repliée sur soi, en nous attachant ailleurs qu'en nous, que nous nous posséderons le mieux. L'enfant ne vit encore que pour soi : et c'est pour cela qu'il n'est pas en soi. Nul souci des autres, de leurs jugements ou de leurs plaisirs. La raison apparaît en lui, il devient une personne du jour où il sait prêter, contre lui-même, un moi aux étrangers ; du jour où il participe, fût-ce à ses dépens, à la personne d'autrui, et où il fait un effort sur soi pour n'être pas naïvement le centre de tout. Il y a, en effet, une place centrale à prendre en nous : elle ne peut nous appartenir ; à qui la donnerons-nous ? L'illusion de l'égoïsme c'est d'y prétendre, et de là vient le sens adultéré et péjoratif du mot « personnel » pour désigner le vaniteux, l'ambitieux, l'homme dénué de sympathie et de cœur qui se fait des autres un marchepied ou un encensoir.

    Le triomphe de la volonté ne saurait donc être dans une sorte de réserve jalouse ou d'apothéose sacrilège ; elle sera plutôt dans une apparente abdication ; elle tend à des fins impersonnelles. Pour agir il faut en quelque façon s'aliéner à d'autres, se livrer à des forces que nous ne dominerons plus. A peine paraissions-nous, au sortir de lentes formations, nous élever à la réflexion et à la liberté que nous voici ressaisis dans un engrenage capable, ce semble, d'émietter la personnalité naissante.
    Ainsi notre vie, c'est le concours de tout le reste ; notre personne, c'est notre expansion et notre dévouement à tous. En s'aliénant ainsi la volonté se prépare-t-elle à s'enrichir ? Et cet impitoyable engrenage est-il encore la voie de l'affranchissement et de la conquête ?
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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