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Simone Weil

Vision du monde

Jacques Dufresne

Une pensée de Platon résume à la fois la vision du monde de Simone Weil et sa conception de l'homme: "Le Bien règne sur la nécessité par la persuasion."

On ne peut comprendre la vision du monde de Simone Weil qu'à travers une expérience de la beauté du monde incommunicable sur le plan objectif où s'élaborent les preuves de la science.

«On ne peut, dit-elle, écouter un chant parfaitement beau sans aimer l'auteur du chant et le chanteur». De même on ne peut être touché par la beauté du monde sans aimer l'auteur de cette beauté.

L'explication de l'univers par la force suggère l'image d'une machine et à l'origine, celle d'un mécanicien. D'où, chez Descartes, l'idée d'un Dieu horloger.

Dès lors que l'on fait intervenir un principe autre que la force, l'analogie avec l'oeuvre d'art s'impose. Ce principe autre en effet ne peut être que la forme. Certes si on s'en tient à l'idée abstraite que le monde doit être conforme à une forme parfaite, le cercle par exemple, il n'est pas nécessaire qu'on le compare à une oeuvre d'art. Les rouages circulaires de Ptolémée font beaucoup plus penser à une machine qu'à une oeuvre d'art. La vision du monde de Simone Weil est à la fois plus moderne que celle de Ptolémée en ce sens qu'elle reconnaît l'explication par la force telle que la science moderne l'a élaborée; et plus ancienne en ce sens qu'elle remonte à une conception de l'acte créateur du monde antérieure à celle de Ptolémée.

Simone Weil est moderne. A défaut d'autres témoignages, son admiration pour Spinoza, égale à celle d'Einstein, le prouverait. Elle adhère à l'idée que les phénomènes sont déterminés par des forces qui elles-mêmes obéissent à des lois. Elle retient l'hypothèse déterministe, quoiqu'elle préfère le mot nécessité pour désigner la même réalité. Mais ce monde soumis à la nécessité est beau. Nous le savons par expérience. Ce mélange de force et de beauté ne peut s'expliquer, nous dit Simone Weil, que par analogie avec l'oeuvre d'art.

Il se trouve que Platon a construit le Timée, l'oeuvre où il expose sa vision du monde autour de l'analogie entre la création du monde et l'oeuvre d'art. Le démiurge (le créateur) nous dit Platon, a contemplé le modèle parfait, incorruptible avant de se mettre à l'oeuvre. “Tout ce qui se produit vient nécessairement d'un auteur. Il est tout à fait impossible que sans auteur, il y ait production. Quand l'artiste regarde vers ce qui est éternellement identique à soi-même et que, s'y appliquant comme à un modèle, il en reproduit l'essence et la vertu, de la beauté parfaite est ainsi nécessairement accomplie. S'il regarde vers ce qui passe, si son modèle passe, ce qu'il fait n'est pas beau”. (1)

Tous les éléments qui constituent un tableau, toutes les notes présentes dans une oeuvre musicale sont soumises aux lois de la nature, à la nécessité. Il n'empêche que l'ensemble nous touche non pas à la façon d'une force d'attraction irrésistible - force que possèdent certains champignons ou que l'on retrouve dans les formes basses de sexualité - mais à la manière d'un sourire suppliant. Cela, nous dit Simone Weil, ne peut s'expliquer que si l'on pense, comme Platon, “que le Bien règne sur la nécessité par la persuasion”. Ce rapport ineffable entre le Bien et la nécessité constitue à la fois l'essence du monde et l'essence de l'inspiration artistique.

Le démiurge, précise Simone Weil “ne fait pas violence aux causes secondes pour accomplir ses fins. Il accomplit toutes ses fins à travers le mécanisme inflexible de la nécessité sans y fausser un seul rouage. Sa sagesse reste en haut (et quand elle descend, c'est, comme nous le savons, avec la même discrétion). Chaque phénomène a deux raisons d'être dont l'une est sa cause dans le mécanisme de la nature, l'autre sa place dans l'ordonnance providentielle du monde, et jamais il n'est permis d'user de l'une comme d'une explication sur le plan auquel appartient l'autre”.(2)

Par ordre providentiel du monde, il faut entendre non pas une intervention spéciale de Dieu, ce qui serait incompatible avec son respect des mécanismes de la nature, mais le sens, la poésie dont s'enrobe chaque phénomène du fait qu'il est partie d'un Tout possédant la beauté. Ainsi, dans une pièce musicale, tel accord est conforme à des lois acoustiques qui, elles-mêmes respectent les lois physiologiques de la perception du son, mais en même temps il a un sens, un charme particulier en raison de sa participation à la beauté de l'ensemble.

Du point de vue de la science, la principale critique que l'on peut faire d'une telle vision du monde tient au fait que le concept de déterminisme ou de nécessité dont parle Simone Weil perd de sa pertinence et de sa validité au fur et à mesure que l'on descend dans l'infiniment petit.

Simone Weil répond aux objections de ce genre par une critique de la science la plus avancée, à qui elle reproche de s'enfermer dans des abstractions telles qu'il paraît impossible qu'on puisse jamais en tirer une vision du monde, c'est-à-dire une représentation de ce dernier qui puisse être comprise de tous. Ces abstractions certes, permettent d'agir efficacement sur le monde, mais loin de constituer une vision du monde, une telle action, la technique, constitue un ensemble de prodiges où l'homme voit un reflet de sa puissance si séduisant qu'il en oublie de contempler le monde.

Si l'on s'en tient à l'idée de nécessité, on peut élaborer une vision du monde qui, en plus d'être à la fois intelligible et sensible, correspond à l'expérience humaine la plus commune, celle du travailleur manuel. L'enchaînement inflexible des lois de la nature est tel qu'à la fin d'une journée de travail les fardeaux sont plus lourds qu'au début.

Simone Weil qui a elle-même travaillé en usine et dans une ferme pendant quelques années de sa vie, voulait unir dans une même représentation les lois de la science, la nécessité du labeur quotidien le plus humble et la beauté du monde. Une beauté qui n'aurait eu aucune affinité avec l'expérience humaine la plus courante, le travail manuel, aurait été inacceptable à ses yeux. La similitude entre sa vision du monde et celle de Spinoza prend tout son sens quand on se rappelle que Spinoza était polisseur de verre. Quant au démiurge de Platon, il était un artisan. “Tous les hommes, même les plus ignorants, même les plus vils, savent que la beauté seule a droit à notre amour. Les plus authentiquement grands le savent aussi. Aucun homme n'est au-dessous de la beauté. Les mots qui expriment la beauté viennent aux lèvres de tous dès qu'ils veulent louer ce qu'ils aiment. Ils savent seulement plus ou moins bien la discerner”.(3)

Notes
1. Intutions pré-chrétiennes, Paris, Éditions du Vieux-Colombier, La Colombe, 1951, p.22.
2. Op.cit. p.31
3. Attente de Dieu, Éditions du Vieux-Colombier, 1950, p.155.

Date de création:1999-12-12 | Date de modification:2010-11-11
Informations
L'auteur
Éditeur de l'Encyclopédie de L'Agora
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Mots-clés
Beauté, art, nécessité, démiurge
Données d'édition
Date de création:
1999-12-12
Dernière modification:
2010-11-11
Extrait
«Tous les éléments qui constituent un tableau, toutes les notes présentes dans une oeuvre musicale sont soumises aux lois de la nature, à la nécessité. Il n'empêche que l'ensemble nous touche non pas à la façon d'une force d'attraction irrésistible — force que possèdent certains champignons ou que l'on retrouve dans les formes basses de sexualité — mais à la manière d'un sourire suppliant. Cela, nous dit Simone Weil, ne peut s'expliquer que si l'on pense, comme Platon, "que le Bien règne sur la nécessité par la persuasion". Ce rapport ineffable entre le Bien et la nécessité constitue à la fois l'essence du monde et l'essence de l'inspiration artistique.»
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