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    Le Colloque des morts

    Charles Maurras
    Le Poète

    I

     -Les compagnons deviennent rares.

    O chers témoins du souvenir,

    Qu'est le destin qui nous sépare

    Et saura-t-il nous réunir?

     

    Je ne peux plus, même à voix basse,

    Implorer, de ces mots fervents

    Que sut tout homme de ma race,

    La charité d'un Dieu vivant

     

    Et nos augustes conseillères

    Les grandes lois de l'Etre font,

    Immobiles dans leurs lumière,

    Un silence qui me confond,

     

    Mais toutes choses sont permises

    Que le Tyran ne défend point:

    Rien n'apparaît qui m'interdise

    De rêver votre vie au loin.

     

    II

    O vous, ô vous, personnes blanches,

    Pures des maux déjà soufferts,

    Je vous distingue sous les branches

    Du clos de myrte toujours vert.

     

    Le long des souples asphodèles

    S'éveillent de grands yeux surpris,

    Je reconnais mes coeurs fidèles

    Dans l'entrelas du tamaris.

     

    Vous n'êtes pas les formes vaines

    Qu'une pensée en deuil revoit:

    Que la présence soit certaine,

    Que le bonheur aussi le soit!

     

    -Vous êtes là, je veux entendre

    Cette houle de votre sang,

    Ce battement sonore et tendre

    Qui nous consterne en faiblissant.

     

    Vous revivez tels que vous fûtes

    A la fleur de vos mouvements

    Dans le rayon de la minute

    Où vous étiez parfaitement.

     

    Esprits vêtus de chair ignée,

    Souverains maîtres d'un beau corps,

    Celui qu'usèrent les années

    Dans le caveau repose et dort.

     

    III

    Il a suffit d'une parcelle

    Rayonnante de votre coeur

    Qui, par les routes immortelles,

    Choisît son vol vers les hauteurs.

     

    Elle a laissé terres et lunes

    Au même point qui s'effaçait,

    L'orbite immense de Neptune

    Loin d'elle s'évanouissait,

     

    Elle a traversé dans sa course

    La zone où brûlent le Lion

    Le Sagittaire, les deux Ourses

    Et l'énigmatique Orion,

     

    Elle a cueilli de sphère en sphère,

    Comme de trésor en trésor,

    Ce qui manquait à sa matière,

    Ce qu'il fallait à son essor:

     

    Pour renflammer les énergies

    D'un vouloir âpre et combattu,

    Broyant les herbes de magie

    Avec les pierres de vertu,

     

    Du vent de toutes les prières

    Gonflant la toile de ses voeux

    Et, par l'horreur du flot stellaire,

    Recommandée à tous les dieux,

     

    Elle a cherché, trouvé, que dis-je?

    Elle a peut-être fait jaillir

    Des puits d'abîme et de vertige

    Cette étoile de son désir.

     

    IV

    L'âme

    -Vous m'attendiez, mes soeurs; mes frères,

    O chères têtes, coeurs vibrants!

    Des solitudes de la terre

    Je me suis sauvée en courant.

     

    Rassasiée, insatiable,

    J'aimais tout, je ne voulais rien.

    O vanité du grain de sable

    Qui n'ignora que son vrai bien

     

    Mais votre deuil en sa plainte

    De regrets répandus trop tard,

    Ce grand passé mort dans l'enceinte

    Ne se franchit que du regard,

     

    Tous ces points vifs de nos blessures,

    Comme de membres amputés

    Font reconnaître la nature

    De la profonde humanité!

     

    Plus que l'amour la mort est sage,

    L'épreuve immense seule instruit,

    Mais les lumières d'un orage

    Auraient pu dissiper ma nuit:

     

    Souviens-toi, nous lisions ensemble,

    Toi ce beau livre, et moi tes yeux.

    Ta voix frémit, ma bouche tremble,

    Tu fleuris du baiser de feu,

     

    Je voulus te louer: -Brillante!

    Le bonheur me chassait de moi

    Et la parole défaillante

    Cria, sanglota, j'étais toi!

     

    V

    Ce qui n'était que la merveille

    Des rares fêtes de l'amour

    Devient, quand l'âme se réveille,

    Son pain doré de chaque jour.

     

    Elle voit à l'oeil nu les fibres

    Qui de son coeur aux autres vont,

    L'attachement, qui nous rend libre,

    A l'ombilic dont nous vivons:

     

    Quelque avenir qu'elle imagine,

    Tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle a

    Dit le baiser de l'origine

    Qui la conçut et l'appela,

     

    Les millénaires sympathies

    De milliers d'êtres confondus,

    La même ivresse ressentie

    Par tant de couples éperdus:

     

    Ame sans nombre qui s'aimèrent,

    Elle s'aiment en nous toujours,

    Brûlant l'autel où s'allumèrent

    Nos amitiés et nos amours!

     

    Comme, au déclin de ses beaux membres,

    Le saint oiseau se couche et meurt

    Sur le charbon de myrrhe et d'ambre

    Où renaît toute sa vigueur,

     

    Ainsi tu es, je suis, nous sommes

    Les cendres vives d'un foyer

    Où sans attendre l'âge d'homme

    Tout recommence à flamboyer,

     

    Les feux sacrés rouvrent leur aile:

    Sans rien admettre, quelle foi

    Souleva ma jeunesse et quelle

    Frénésie à sortir de soi!

     

    Qu'est-ce donc qui tordit ces flammes

    Et les rebrousse contre nous?

    Qui met la guerre entre les âmes

    Et divisa ce coeur jaloux?

     

    -O Déesse génératrice

    Des hommes et des animaux,

    L'ordre est voulu par ta justice

    De mesurer aux biens les maux.

     

    Par toi s'élèvent de l'écume

    Les miracles de la beauté,

    En toi ruisselle l'amertume

    De la parfaite volupté.

     

    Tu nous décernes les couronnes

    De l'amoureuse et de l'ami

    Et tes oublis nous abandonnent

    Aux vengeances de l'ennemi.

     

    Ta douce loi dans nos entrailles

    Honore le visage humain:

    O déité des funérailles,

    L'homme vit l'épée à la main.

     

    Ce favori de Prométhée

    A ton sourire eut une part:

    Baise sa face ensanglantée

    A l'embrasure du rempart!

     

    Nous étions nés pour nous suspendre

    A la guirlande du désir:

    Le bien gagné reste à défendre,

    Le nécessaire à conquérir.

     

    Ta vie en fleur offrit sa rose

    A ceux en qui l'amour a lui:

    Hélas! d'aimer la moindre chose

    Je meurs de haine jour et nuit!

     

    VI

    Le choeur des âmes

     

    -Ne parle plus de ces choses,

    Hors desquelles tu bondis,

    Fugitive qui te poses

    Au bord de nos paradis,

     

    Voyageuse qu'ont lassée

    Les flots de haine et d'amour,

    Beaux yeux de biche blessée

    Ouverts et clos tour à tour,

     

    Frémissante créature,

    Aire et foudre, neige et feu,

    Qui gonflas ta veine impure

    Du désir des demi-dieux,

     

    La lumière qui t'inonde,

    O grain d'ombre qui vécus,

    T'ouvre enfin le seuil d'un monde

    Où l'esprit n'est pas vaincu!

     

    Regarde, rien ne s'oppose

    Au passage de nos coeurs,

    Nos voeux, entends, se composent

    A leur place dans le choeur,

     

    C'est en fait des réticences

    Qui gémirent dans ta voix,

    Ni parole ni silence

    Ne trahissent plus ta foi,

     

    Aucun doute ne résiste

    Aux splendeurs, aux puretés

    Du rayon que tes vieux Mystes

    Sans le connaître ont chanté,

     

    Eternelle, Universelle,

    Sans aller et sans venir,

    Tu peux replier les ailes

    Qui soutinrent ton désir:

     

    Au plus chaud d'une tendresse

    Qui ne se démente plus,

    Vois quel mode d'allégresse

    Choisira ton coeur élu,

     

    Au penchant de nos prairies

    Cent et mille ne font qu'un,

    Unanime rêverie

    Des volutes d'un parfum,

     

    Volupté, béatitude

    Qui devancent le soupir,

    Idéale plénitude

    Qu'il suffise de sentir!

     

    Mais, suivant des destinées

    Plus puissantes que la mort,

    Même ici, l'âme bien née

    Veut l'amour et veut l'effort.

     

    Laissons errer une troupe

    Dont les voeux sont indistincts,

    Laissons fumer une coupe

    Aux nuages incertains,

     

    Laissons fuir et se répandre

    Leur désir illimité:

    Vers nous seul nous pouvons tendre,

    Combles de félicité!


     
    VII

    Le Poète

    -Quel sens humain recevront ces paroles?

    Je ne les dis qu'aux amis anciens

    Que j'ai connus sur les bancs de l'école:

    Entre eux et moi la Mort est un lien.

     

    Compagnons de lointaine adolescence,

    Dîtes nous s'il vous souvient comme à moi

    De ces beaux soirs de haute incandescence

    Où nous offensâmes la loi des lois?

     

    Jamais dans ses longs adieux à la terre

    De la cime enflammée où bat son coeur,

    Le soleil n'avait laissé son mystère

    Développer cette amère splendeur.

     

    Le globe en feu sur les parvis des ondes

    Ouvrait l'ample chemin de pourpre et d'or

    Où, pèlerins de la beauté du monde,

    Couraient nos yeux comme un navire au port

     

    Et nous buvions la topaze brûlée,

    Nous nous gorgions de ce rubis sanglant,

    Aussi longtemps que sa flamme exhalée

    Auréola l'éphémère semblant.

     

    Sainte beauté qui doit être immortelle,

    L'heure des dieux ne se consomme pas:

    Comment, clarté victorieuse, est-elle

    Précipitée à de nouveaux combats?

     

    Nous le demandions au roi de l'Espace:

    -O mon Dieu, ce n'est pas toi qui nous fuis,

    Mais la Planète où nos figures passent

    Qui nous emporte au-devant de la nuit!

     

    Livide hostie offerte à l'arche sombre

    Qu'épanouit le ciel oriental,

    Je suis lié dans les chaînes de l'ombre,

    Je suis traîné sous le porche fatal.

     

    O toi que nous appelions Terre-Mère,

    D'où vient ton vol contraire à mon amour?

    Je suis né, je suis fait pour la lumière,

    Accorde-moi d'éterniser le jour.

     

    Tu le feras si ton coeur est le même

    Qui Prométhée, Icare et Dedalus

    A consumé de l'éternel problème

    D'une clarté qui ne s'éteigne plus!

     

    Tant de héros qu'engloutit ton abîme

    L'ont reconnu, mesuré peu à peu!

    Chaque sillon de la chute sublime

    Nous approcha des semences du Feu.

     

    Déjà, le Nombre asservi sait résoudre

    Au vol du Temps l'Espace illimité:

    Tu nous donna les chevaux de la foudre,

    J'attelle un char à leur galop dompté

     

    Et, si tu veux, ô bénigne déesse,

    A mes genoux, de tes flancs, va sortir

    L'heureux Quadrige égalant ta vitesse

    Pour la contredire et l'anéantir!

     

    Tu presseras la fuite de ta roue:

    Ma merveille d'art mortel obtiendra

    De regagner du côté de sa proue

    Ce que ta poupe immortelle perdra.

     

    Je fend ton air, effleure ton écorce,

    Tes mers, tes monts enfuis derrières moi,

    Et m'affranchis, esprit devenu force;

    De la fureur du céleste charroi:

     

    O jours, ô nuits, ô cadences des heures,

    Et vain conflit de leurs signes ardents!

    Dans l'immobile infini tout demeure

    Si j'ai cinglé d'aurore en occident.

     

    Hôte et nocher de la pompe que l'astre

    Accumulait à ce ponant vermeil,

    Comme amarré sur un fauve pilastre,

    J'aurais jeté l'ancre dans le soleil!

     

    -Equilibré dans la clarté profonde

    Qui nous sauvât des nocturnes horreurs,

    J'ai renversé la manoeuvre du monde

    Et l'ai soumise à la loi de mon coeur:

     

    Reine du coeur, immuable Hespéride,

    Purifiés de l'étoile du soir

    L'air et la mer ont effacé leurs rides:

    Toujours t'entendre et sans cesse te voir!

     

    Monte avec moi sur la nef magnifique:

    Le saint flambeau qui ne se couche plus

    Dore à jamais une seconde unique

    D'espoirs comblés et de voeux résolus!

     

    Comme les jours, les saisons, les années

    Epargneront leur offense à nos corps,

    Nous abordons à l'île fortunée

    Où des vivants se sont ri de la mort...

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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