• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    La lettre de L'Agora
    Abonnez-vous gratuitement au bulletin électronique. de L'Agora.
    Si l’Encyclopédie de l’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur la science réparatrice et sur le principe de précaution.
    Média social:
    Facebook:


    Flux RSS:

    Confiance et liberté

    l'optimiste désespéré .........


    Un des aspects angoissants de notre époque réside dans le fait que de nombreuses personnes, dans notre civilisation occidentale, ont perdu leur fierté en l'être humain et souffrent d'un découragement en leur esprit, qui les fait douter de notre capacité à construire notre futur. Cette faiblesse morale habituelle  plus douloureuse, lorsqu'on la compare à l'humeur confiante régnant au XVllle siècle.

    En 1743 Benjamin Franklin proposa à ses concitoyens « une proposition permettant de promouvoir une connaissance utile au sein des plantations britanniques en Amérique ». Il pensait à une Académie orientée vers des discussions et des expériences qui, il l'espérait « introduirait la Lumière dans la Nature des Choses, aurait tendance à accroître le Pouvoir de l'Homme sur la Matière, et multiplierait les Commodités et les Plaisirs de la Vie ». La conception de Franklin eut pour conséquence finale la création de la Société Philosophique Américaine, qui en définitive obtint sa charte en 1780. La formulation de la proposition de Franklin et de la Société Philosophique Américaine reflète l'orgueil en l'être humain et la confiance que la condition humaine pouvait être améliorée - grâce à la connaissance. Ce sens de fierté et de confiance, caractéristique du Siècle des Lumières, au XVllle siècle, est devenu beaucoup plus ténu à notre époque. Je veux aborder ici les effets des attitudes collectives sur le développement de la civilisation technologique et trouverai indispensable d'exprimer de prime abord mes conceptions concernant la nature humaine.
    *
    * *

    La modélisation du monde moderne a été en grande partie établie par les philosophes du Siècle des Lumières. Parmi eux, aucun n’a eu plus d'influence que Voltaire et Jean-Jacques Rousseau - tous deux étant décédés à Paris, il y a deux cents ans, en 1778.

    Voltaire et Rousseau avaient passé leurs vies en France et en Suisse, en dehors de quelques années en Angleterre; tous deux s'étaient rapprochés de Diderot et des autres encyclopédistes; tous deux avaient acquis une renommée littéraire, tôt dans leur vie, et s'étaient fait une célébrité dans les salons français auprès des hommes et des femmes riches et de condition. En dépit de ce côté commun du conditionnement social, ils ont démontré, dans leur maturité, des attitudes opposées au sujet des modes de vie et des visions de l'humanité.

    Voltaire avait foi en la raison - en permanence. Il était convaincu que l'humanité pouvait être enrichie et améliorée par pur raisonnement intellectuel et en plaçant l'esprit au service de la logique pure. Quoique maladif, pendant une bonne partie de sa vie, il tira beaucoup de plaisir de ses contacts sociaux et de la fortune qu'il avait accumulée. A l'opposé, Rousseau, avait peu de foi en la raison. Au contraire il croyait dans les sentiments et dans les actions dictées par le cœur. Ses vues, en de multiples manières, devinrent simplistes et sa vie sociale devint terriblement limitée. Au travers de choix qu'ils firent, tôt dans leurs vies, Voltaire et Rousseau en arrivèrent ainsi à symboliser deux aspects opposés de la civilisation française et de la vie humaine - le culte de la raison et l'adoration des instincts.

    Parmi les artistes, Thomas Rowlandson et William Blake représentent d'autres exemples de similitudes et de contradictions. Tous deux disparurent en 1827 à l'âge de 70 ans. Tous deux demeuraient à Londres, respectivement fils d'un négociant en laine et d'un bonnetier. Tous deux étudièrent la peinture à l'Académie Royale, proclamèrent la supériorité du trait sur le volume et préférèrent l'aquarelle comme moyen de prédilection. Aucun des deux artistes n'acceptait le monde pour ce qu'il était, et chacun à sa manière, fit usage de la peinture comme véhicule de ses idées sociales. Et alors, tout en ayant tous ces points en commun, les deux hommes avaient une conception très différente de la vie. Rowlandson, le joueur, représentait la société avec l'art cynique du caricaturiste. William Blake, le poète et l'idéaliste, percevait et exprimait la création avec l'innocence enthousiaste d'un enfant.

    René Descartes et Blaise Pascal étaient deux scientifiques, vivant à la même époque, qui eux aussi présentaient des ressemblances et des disparités frappantes. Tous deux étaient nés dans des familles prospères, très cultivées, exerçant des professions juridiques dans les provinces françaises; tous deux démontrèrent, tôt, des dons pour les sciences et spécialement pour les mathématiques; tous deux acquirent une renommée internationale et furent socialement honorés - tout en présentant des attitudes intellectuelles opposées. Descartes se trouva de plus en plus convaincu que tous les aspects de la création, y compris la nature humaine, seraient finalement compris, au travers de l'usage de la raison et de processus analytiques. A l'opposé, Pascal, faisait appel à la foi, comme la seule approche valide à la connaissance et concluait que le cœur a ses raisons que l'esprit rationnel ne peut en aucun cas connaître.
    *
    * *
    Ces exemples me rendent sceptiques sur la tentative d'expliquer le comportement humain par un conditionnement environnemental ou selon des processus socio-biologiques. Il va de soi que la vie humaine se trouve influencée par les facteurs génétiques et les facteurs environnementaux; mais les aspects réellement intéressants de la vie - ceux qui rendent les humains si manifestement différents des animaux - transcendent clairement de telles explications biologiques primaires. Les sociologues et les sociobiologistes peuvent prendre en compte les aspects animaux de la vie humaine, mais attachent peu d'intérêt à s'exprimer sur les choix qui nous font surpasser notre animalité. Artistes et autres humanistes sont habiles à percevoir et à décrire les traits humains, mais ne sont pas plus capables que les scientifiques à appréhender ce qu'une personne spécifique aimerait devenir ou veut faire à un moment donné. Tout être humain vit, pour ainsi dire, dans un monde qui lui appartient - jamais totalement accessible aux autres.

    De la sorte, la nature humaine n'est pas aussi simple qu'elle puisse en être réduite à la connaissance que possèdent les étudiants du XXe siècle. Humanistes et scientifiques ont, pour beaucoup, contribué à la compréhension de nos caractéristiques, de nos origines et de nos potentialités. En tant que spécialistes, cependant, nous avons tendance à faire preuve d'une certaine forme d'infantilisme qui nous fait considérer les phénomènes que nous étudions, dans notre propre discipline, comme étant la plus importante en vue de la compréhension de la nature humaine. Nous avons tendance à prendre en compte une vision de la vie et de l'histoire, teintée de déterminisme, car nous surestimons la capacité de nos connaissances à fournir des explications et que nous sous-estimons la liberté que possèdent les humains à jouir des choix qu'ils font et des décisions qu'ils prennent.

    De l'aveu général, le libre arbitre ne pourra jamais être démontré, encore moins expliqué, mais cette carence ne pèse pas lourd vis-à-vis des manifestations innombrables qu'exerce notre liberté dans la vie courante. Ce que Samuel Johnson écrivait en 1778 s'avère toujours véridique en 1978 : « Toutes les théories vont à l'encontre de la liberté de notre volonté, mais cette liberté se trouve confirmée par l’expérience ». Les aspects les plus importants de la nature humaine ne sont pas ceux qui peuvent se trouver expliqués par les connaissances actuelles. Les êtres humains - et plus vraisemblablement les animaux aussi - exercent en permanence leurs choix et agissent d'une façon telle, qu'elle provoque le sourire de la part du déterminisme orthodoxe, biologique et social.

    La vision déterministe du destin humain s'est trouvée récemment renforcée par la présomption largement répandue que la technologie - ou plutôt ce que Jacques Ellul appelle LA TECHNIQUE - est totalement gouvernée par la science objective et qu'elle a développé une logique interne, qui lui est propre, pratiquement indépendante de tout contrôle humain. Il apparaît néanmoins évident que les choix humains continuent à influencer tous les aspects de la société technologique, comme ils ont toujours influencé les autres institutions humaines. Les changements rapides dans les concepts architecturaux, au cours des récentes décennies, fournissent une évidence visuelle sur le fait que les humeurs des hommes jouent un rôle dominant dans l'emploi des technologies modernes pour la conception (le design) des immeubles. Ainsi, les architectes, prêchent désormais pour un changement du « modernisme » vers le « post-modernisme » - non en raison de nouvelles technologies ou de nouveaux concepts sociaux - mais en raison d'un simple désir de changement. « Le Moins constitue le Plus » était la devise des concepteurs d'il y a une génération. La phrase « Le Moins est Rasoir » est désormais considérée comme une justification suffisante pour opérer des changements.
    *
    * *
    En 1605, au commencement même de l'ère scientifique, Francis Bacon écrivait dans Le progrès de l'Enseignement que « L'invention de l'aiguille aimantée qui indique la direction ne représente pas plus de bénéfice pour la navigation que l'invention des voiles qui fournit la motricité ». C'était un avertissement clair que les progrès technologiques dépendraient de la définition des buts à atteindre autant que du développement des techniques. De l'aveu général, l'avertissement de Bacon n'avait pas eu réellement de conséquences, jusqu'à nos jours, en raison du fait que la plupart des techniciens se sont trouvés plus passionnés par le mouvement, que concernés par la direction; mais il y a évidence que l'humeur collective commence à changer. Alors que taille et vitesse représentent toujours les critères les plus recherchés, en tant que critères de réussite, nous en sommes venus à réaliser que le mot progrès ne signifie que aller de l'avant, vraisemblablement sur la mauvaise voie.

    Le changement dans l'attitude du public peut être considéré à la lumière d'un événement qui s'est produit, il y a moins d'un demi-siècle. En 1933, une Exposition Internationale, se tenait à Chicago, pour célébrer le « Siècle de Progrès » qui s'était écoulé depuis son commencement en 1833, et qui avait vu le triomphe de la société technologique. Les organisateurs de l'exposition étaient si convaincus que la technologie scientifique améliore, d'une façon immuable, la vie humaine qu'ils mentionnaient dans le catalogue « La science découvre, le génie invente, l'industrie met en application et l'homme s'adapte lui-même à ou est façonné par ce qui est nouveau ». Un des sous-titres du catalogue était « La science trouve, l'industrie met en application et l'homme s'y conforme » (italiques de ma part). Cette philosophie prévalait toujours parmi les futurologistes des années 1950, lorsqu'ils s'efforçaient de prévoir ce que serait le monde en 2000. D'une uniformité lamentable, ils prévoyaient un futur modelé par des architectures et des technologies d'avant-garde, sans se préoccuper le moins du monde des besoins de l'homme ou des conditions naturelles.

    Un changement fondamental d'attitude intervint au cours des décennies 1960 et 1970. Personne n'oserait affirmer aujourd'hui que les humains doivent se conformer aux impératifs technologiques ou qu'ils devront se trouver façonnés par les forces technologiques. Au contraire nous désirons que le développement industriel soit adapté à l'humanité et à la nature - non la façon désuète de se comporter, comme le préconisaient les organisateurs de l'exposition de Chicago. Cette nouvelle attitude, basée sur des critères humains et écologiques, déterminera le rôle joué par la connaissance et la technologie dans le futur.

    La vie de Charles Lindbergh, comme il le mentionne dans son Autobiographie des Valeurs, publiée à titre posthume, symbolise de quelle façon le monde moderne a évolué depuis la fascination exercée par les technologies sophistiquées, jusqu'à réaliser qu'une dépendance non avisée et excessive à ces technologies, menace les valeurs humaines fondamentales. Alors qu'il effectuait un safari au Kenya, à la fin de sa vie, Lindbergh se trouva totalement imprégné par les qualités sensorielles de la vie africaine qu'il percevait « au travers des danses des Masaï, de la fertilité des Kikuyu, de la nudité des garçons et des filles. Vous ressentez ces qualités par le soleil sur votre visage et par la poussière sur vos pieds ….. dans les aboiements des hyènes et les hennissements des zèbres ». Faisant l'expérience de ces qualités sensorielles Lindbergh se demandait, « Se peut-il que notre civilisation soit nuisible au progrès humain? … Est-ce que la civilisation n'est, en définitive, qu'un développement tellement superspécialisé de notre intellect, devient si spécialisée et si artificielle, si éloignée de nos sens, qu'elle sera incapable de continuer à fonctionner? ».

    Les doutes de Lindbergh concernant notre civilisation furent des plus surprenants pour moi, car dans les années 30, je l'avais connu en tant que collègue à l'Institut Rockefeller, où il avait mis au point un pompe à perfusion, en collaboration avec le Dr Alexis Carrel. Ce qui l'intéressait en priorité, à cette époque, en même temps que l'aviation, était les appareillages mécaniques destinés à explorer ce qu'il appelle dans son livre « les mécaniques de la vie ». Son Autobiographie des Valeurs révèle de quelle façon, en fin de compte, il modifia son intérêt exclusif pour les applications mécaniques de la science en une profonde interrogation envers ses implications sociales et philosophiques. Il demeura amoureux de science moderne et était, par exemple, fasciné par l'exploration de l'espace; mais il devint fortement angoissé de voir la technologie utilisée à des fins vulgaires et destructrices.

    De la sorte, Bacon, au début de l'ère scientifique et Lindbergh - plus de deux cents ans plus tard - exprimaient en termes différents un souci qui tourne autour de notre forme de civilisation. Science et technologie nous offrent les moyens de créer presque tout ce que nous désirons, mais le développement de ces moyens, sans objectifs valables, génère, au mieux, une vie monotone et peut, au pire, conduire à une tragédie. Quelques uns des exploits les plus spectaculaires de la technologie scientifique nous rappellent les mots du Capitaine Achab dans le Moby Dick de Melville : « Tous les moyens dont je dispose sont parfaits, mais mon but et mes objectifs sont insensés ». La force démoniaque n'est cependant pas la technologie scientifique elle-même, mais notre propension à considérer les moyens comme une fin en soi - une attitude symbolisée par le fait que nous mesurons la réussite en terme de PIB, plutôt qu'en terme de qualité de la vie et de qualité de l'environnement.

    De nombreuses réalisations spectaculaires, intervenant de nos jours, ne sont que la manifestation actuelle de courants, initiés il y a plusieurs décades. Nous avons fait progresser la civilisation essentiellement en accélérant et en accroissant le processus de changement, souvent jusqu'à l'absurdité. Une voiture particulière est un symbole de liberté; des millions non seulement créent des embouteillages, mais aussi montrent à l'évidence notre dépendance. A petites doses, l'énergie industrielle rend la vie plus facile et plus variée; une totale dépendance la transforme en une sorte d'esclavage.

    La vigueur physique constitue une caractéristique de notre époque bien plus que la prise en considération des valeurs. Désormais tout porte à croire que ce seront des attitudes plus humanisées qui façonneront notre avenir. Commence à poindre une prise de conscience que, faire de plus en plus de ce que nous faisons déjà, tout simplement en plus grandes quantités et plus rapidement, n'est pas sensé; et que nous devons ajuster nos moyens à nos fins, simplement en nous demandant quelles sont les conséquences à long terme de nos actes.
    *
    * *
    Les innovations ne peuvent perdurer avec succès que si elles sont adaptées aux constantes physiques et humaines de la nature humaine. Par chance, de telles contraintes sont compatibles avec beaucoup de diversité, car elles représentent les différentes façons de se comporter, en accord avec les lois naturelles. L'individualité d'une culture s'est accomplie au travers des choix que font les humains parmi les options qui s'offraient à eux, à un moment donné et en un lieu donné. Il y a encore peu de temps, ces options nous étaient offertes presque exclusivement par le monde naturel et les choix s'effectuaient soit par caprice ou du fait d'une sagesse empirique; mais options et choix sont désormais affectés de façon croissante par la connaissance et tout spécialement en raison de la connaissance scientifique. La connaissance accroît le champ de nos options par le biais de différents mécanismes. Elle fournit des informations qui peuvent atteindre le domaine public sous forme de faits vérifiables et de lois. Elle génère des innovations techniques qui peuvent servir les objectifs choisis. En permanence elle nous apporte des surprises et nous frappe, car ce qu'elle nous apprend et la façon dont elle est employée est en grande partie imprévisible, rendant ainsi les gens plus réceptifs à de nouvelles attitudes et plus désireux de changer leurs façons de vivre.

    Cependant, alors que la connaissance accroît le champ des options, elle ne peut constituer l'unique base pour la prise de décision, car elle s'avère toujours incomplète et par voie de conséquence ne peut décrire tous les aspects du monde, qui s'appuient sur la vie humaine et sur la qualité de l'environnement. La connaissance s'avère plus efficace comme générateur de possibilités que comme guide pour effectuer un choix et que comme source d'éthique.

    La plupart des écosystèmes naturels, par exemple, sont extrêmement résistants. Les paysages terrestres et maritimes qui ont été gravement endommagés par la pollution et en raison d'une utilisation inappropriée, ont pu réacquérir, de façon spontanée, une santé écologique - une fois les causes de ces dommages éliminées. Mais une santé écologique ne peut être compatible qu'avec différents stades écologiques, correspondant eux-mêmes à différentes valeurs culturelles. Ainsi, la zone tempérée était couverte de forêts et de marais avant l'avènement de l'agriculture; on assiste à un retour spontané de la forêt, dès que l'exploitation agricole est arrêtée. Les écologistes professionnels ont tendance à croire que nous devrions tirer parti de cette renaissance et laisser ainsi la nature recréer un paysage sylvestre, semblable à celui de la nature d'origine, à l'état sauvage. Mais, pour ma part et selon mon jugement, un paysage diversifié de terres cultivées, de prairies, et de bois semble plus souhaitable sur un plan écologique et économique - et également, esthétiquement, bien plus attractif, que la nature sauvage primitive, avec ses forêts. Pour cette raison, j'apprécie considérablement les efforts entrepris dans différentes parties de la zone tempérée, en vue de limiter la croissance des broussailles et des arbres, là où les cultures ont cessé, même si des terres en jachère ne représentent pas un écosystème naturel, puisque d'origine humaine.

    La Grèce ancienne était elle-même couverte de forêts. Les paysages que nous présente la Grèce moderne sont la conséquence de l'érosion qui a suivi la déforestation, mais comme dans d'autres parties du monde, spontanément, des arbres repoussent dans les secteurs qui sont protégés du broutage des chèvres et des lapins. Quoique l'érosion ait des conséquences désastreuses sur un plan agricole, elle a le mérite, à mes yeux, de permettre à la lumière de jouer ses jeux ravissants avec le cadre blanc de l'Attique. Il me plait à penser que les divinités tourmentées de la période grecque préclassique pourraient être devenues plus espiègles et plus humaines, au moment où elles sortaient de l'obscurité de la forêt, pour pénétrer dans la lumière des grands espaces dégagés. La Logique ne se serait peut-être pas développée en Grèce, si la terre était restée couverte d'une végétation enchevêtrée et opaque.

    Les ressources n'existent pas, telles quelles, dans la nature. Elles sont créées par la connaissance et la technologie qui permettent de séparer différentes substances, à partir des matières brutes qui, elles, sont présentes à l'état naturel, et de les transformer afin qu'elles puissent être utilisées pour un dessein bien précis. La bauxite, à partir de laquelle on prépare l'aluminium, ne devint réellement une ressource qu'il y a un siècle, lorsque les techniques, enfin disponibles, permirent de séparer le métal de son minerai et de le travailler à des fins métallurgiques. A l'identique, le pétrole, le gaz et l'uranium ne devinrent seulement des ressources que, lorsque des techniques furent développées pour les extraire et permettre de les employer comme sources d'énergie.

    Si notre forme de civilisation est dépendante de sources abondantes de métaux et d'énergie, par contre les opinions différent en ce qui concerne quel type de priorité doit être adopté dans notre système social de valeurs. Il existe d'énormes réserves de cuivre dans le Cascades National Park, mais leur exploitation exigerait une gigantesque mine à ciel ouvert et de la sorte dégraderait une magnifique zone, demeurée à l'état sauvage naturel. Du titane pourrait être extrait du sable de Cape Cod, et différents autres métaux tels que l'uranium, extraits du granit des White Mountains - mais ceci endommagerait la qualité esthétique de ces paysages humanisés. De la sorte, des « limites à l'expansion » sont fixées non seulement par l'existence des matières premières, mais aussi par les choix que fait la société concernant les différents facteurs affectant la qualité de la vie.

    Les ressources en pétrole s'épuiseront un jour, mais d'ici quelques décades, des techniques appropriées permettant d'obtenir de l'énergie à partir de sources renouvelables verront le jour - nucléaire ou solaire ou vraisemblablement les deux. La sélection des méthodes, en vue de la production d'énergie impliquera, cependant, des choix basés non seulement sur les connaissances scientifiques et sur une analyse des rapports coûts/bénéfices, mais aussi sur des jugements de valeur relatifs à la forme idéale de société.

    Les technologies en vue de la production et de l'utilisation de l'énergie nucléaire nécessiteront inévitablement des énormes générateurs qui exigeront de stricts contrôles technologiques et sociaux - résultant en un haut degré d'organisation et de centralisation. A l'opposé, les premières étapes dans l'utilisation de l'énergie solaire pourront être réalisées dans des unités relativement petites - une nécessité qui conduira à une décentralisation sociale. De nombreuses personnes, et peut-être la grande majorité, préfèreront disposer d'une électricité abondante, à volonté, sans se préoccuper de son origine, de ses effets sur l'environnement et ses coûts sociaux indirects. D'autres personnes, au contraire, préfèreront des technologies à échelle humaine, mieux compatibles avec une décentralisation sociale et un pluralisme régional et culturel. Il en ressortira vraisemblablement un amalgame de sources d'énergie centralisées et décentralisées, sélectionnées pour convenir aux caractéristiques de l'environnement et de la société, dans une zone donnée - et compatible - avec l'expression des aspects multiples de la nature humaine.
    *
    * *
    Il y a deux cents ans, l'acte de constitution de la Société Américaine de Philosophie commençait avec l'affirmation que « cultiver une connaissance utile, favoriser l'avancée des arts libéraux et de la science dans chaque Pays, aura une influence des plus directes sur l'amélioration de l'agriculture, sur le développement du commerce, sur l'amélioration et le confort de notre vie, sur l'agrément apporté par notre société et sur la croissance et le bonheur de l'humanité ». Nous avons franchi de grands pas pour accomplir les aspects scientifiques et technologiques de la proposition de Franklin, mais n'avons pas contribué beaucoup à « l'agrément de la société» ou au bonheur humain. Nous sommes bien meilleurs pour développer des moyens que pour arriver à nos fins, comme par exemple lorsque nous créons des moyens sophistiqués de communication et que nous les utilisons pour transmettre des informations futiles ou lorsque nous accroissons la productivité de certains biens - alors que nous négligeons les expériences que nous pouvons tirer de ce que nous produisons déjà. Les problèmes les plus difficiles et les plus essentiels se rapportent à des questions de valeur. Ainsi que Bacon l'affirmait en 1605, la direction est au moins aussi importante que le mouvement.

    Cependant, la relation entre fin et moyens est bien plus complexe qu'il n'apparaît à partir du contraste entre les deux mots. Des fins élevées sont souvent l'expression ultime de moyens mis en oeuvre pour des usages mineurs ou même pour leur propre sauvegarde. Personne ne naît avec un besoin biologique de lire ou d'écrire; de nombreuses sociétés se sont en fait développées sans disposer de ces moyens. Mais une fois l'écriture inventée - vraisemblablement par les Sumériens pour conserver la trace de leurs approvisionnements - elle a généré des fins qui ne se rapportaient pas à son premier usage et est devenue créatrice de nouvelles valeurs. Dans une large mesure, la croissance de la civilisation dépend de la possibilité de formuler de nouvelles fins que l'on peut alors envisager, car de nouveaux moyens sont disponibles.

    Ainsi les fins évoluent avec les moyens créés par la civilisation, à notre époque particulièrement par la science et la technologie. Mais les fins ne sont désirables que dans la mesure où elles apportent de nouvelles valeurs à la vie et à la terre. Sous cet aspect, la différence entre fin et moyens, quoique souvent brouillée, est néanmoins réelle. Les fins se réfèrent à la qualité de l'expérience, les moyens aux techniques qui peuvent être employées pour accroître et enrichir cette expérience. Les fins doivent être considérées comme le domaine des humanités et les moyens comme celui de l'expérience. La civilisation occidentale ne réussira pas pleinement jusqu'à ce que ses humanistes et ses scientifiques apprennent à formuler et à développer ensemble, comme préconisé par Franklin en 1743, « des expériences philosophiques » qui accroissent et enrichissent le rôle joué entre l'humanité et le reste de la création.

    En 1837, Emerson conclura son allocution Phi Beta Kappa, par un plaidoyer pour que l'étudiant américain se détache des modèles européens. Je me résignerai à dire que la tâche la plus importante pour l'étudiant américain, de nos jours, est de réaliser l'intégration de la science et des humanités.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.